MOZART LA NUIT : NOTE DRAMATURGIQUE SUR DIE ZAUBERFLÖTE

Au festival
lundi29juin 2026

Partager

« Il fut un temps où, parce que nous fermions les yeux, nous étions invisibles. » Cette phrase fait partie de celles qui accompagnent Clément Cogitore sans qu’il en donne jamais la source, à tel point qu’on a fini par la lui attribuer. Le temps dont il est question, c’est le temps de l’enfance. On s’étonnerait presque que, dans l’œuvre de ce réalisateur à la puissance visuelle brute, dans les films de cet admirateur de Fitzcarraldo de Werner Herzog (1982) qui pose souvent sa caméra dans des no man’s lands où la loi ne nous protège plus de la violence, il reste encore des enfants. Et pourtant ils sont là. Ce sont les anges blonds de Braguino (2017), partis vivre en Sibérie : l’une des petites filles porte des chaussons en pattes d’ours – animal que l’on devine froidement abattu par son père. Ce sont aussi les enfants de Goutte d’or (2022), qui connaissent les secrets de ce quartier du 18e arrondissement de Paris et sont capables de se frayer un chemin à travers la foule compacte de La Chapelle ou sur les ponts surplombant les voies de la Gare du Nord. Ces enfants annonçaient les Knaben, les trois garçons merveilleux chargés de guider Tamino et Papageno dans leur quête sans que l’on sache jamais à quel camp ils appartiennent. À moins qu’il n’y ait d’abord eu les Knaben, dont les enfants des films de Clément Cogitore seraient les lointains descendants. Qui sait ?

Lorsque l’Institut de l’image d’Aix-en-Provence lui a demandé quel film projeter autour de La Flûte enchantée, Clément Cogitore a proposé Allemagne année zéro (1948). Celles et ceux qui verront le spectacle comprendront sans doute pourquoi. Sa mise en scène commence là où finit le film de Rosselini : dans les ruines. Des enfants jouent dans les ruines d’une ville qui est peut-être Berlin. Des enfants jouent à la guerre dans les ruines d’une ville détruite par une guerre plus grande. L’image disparaît. Ne comptez pas sur ces images pour s’attarder, pour faire tapisserie. À peine ont-elles le temps d’apparaître qu’elles ont déjà disparu. Quel est le sens de ces images ? Que cherchent-elles à nous dire ? Peut-être sont-elles des spectres – au sens d’Hamlet –, des fantômes du passé venus nous avertir. Le réalisateur a passé deux ans à les glaner une à une dans la vaste archive de la seconde moitié du XXe siècle. Elles sont pour la plupart amateurs : elles n’étaient pas destinées à être exposées, à sortir du cadre de l’intime. Elles sont comme les fragments d’un siècle brisé, documentant une époque avec ses petits bonheurs, sa classe moyenne, ses congés payés et sa consommation heureuse. Cette Flûte enchantée est un voyage à travers le temps mais ce voyage s’effectue à travers les images : comme si, en somme, toute histoire ne pouvait être qu’une histoire des images et des imaginaires, des rêves et des cauchemars. Bien avant de rencontrer Pamina, c’est d’une image que Tamino tombe amoureux et cette image déclenche toute l’aventure.

Ce n’est pas la première fois que le réalisateur reprend des images qui ne lui appartiennent pas. En 2018, son œuvre The Evil Eye, qui lui a valu le Prix Marcel-Duchamp, était composée uniquement de plans empruntés à des banques vidéo mondiales où se fournissent généralement les producteurs de clips publicitaires et de campagnes politiques. À l’occasion d’une récente exposition, il a expliqué être actuellement moins préoccupé par la création de nouvelles images que par les rapports entre les images préexistantes. Quel rapport entre des enfants qui jouent dans les ruines et l’arrivée triomphale de Kennedy à Berlin ? Entre la prospérité d’une ville américaine et la répression des manifestations pour les droits civiques ? Alors que nous sommes traversés par un flux d’images en continu, notre attention se déporte sur la manière dont elles s’agencent pour produire du sens. Nous sommes entrés dans ce que Clément Cogitore nomme l’ère du lien. L’ère du soupçon aussi : l’IA a désormais rendu toute image suspecte mais la question n’est pas là, pas plus qu’on ne saurait dire qui, de Sarastro ou de la Reine de la Nuit, représente le bien ou le mal. Quelques années plus tôt, il avait filmé dans Bielutine (2011) un soi-disant collectionneur qui entassait des toiles de la Renaissance dans son appartement de Moscou, sans que l’on puisse jamais distinguer le vrai du faux. Au fond, cet affabulateur n’est-il pas un reflet de l’artiste lui-même ?

Dans La Flûte enchantée, les souvenirs fragiles sont peu à peu chassés, tandis que l’on passe des ruines à la ville verticale sous surveillance. On devine que ce monde en noir et blanc est voué à disparaître. Ni la Reine de la Nuit ni Monostatos n’ont leur place dans le royaume de Sarastro. Ils sont les vaincus de l’histoire qui pourraient faire leurs les mots de Tchekhov : « Un jour, on nous oubliera. C’est notre destin. On n’y peut rien. » Performés devant ces images du passé, les gestes d’opéra nous paraissent soudain bien fragiles. Quand les flammes auront consumé la planète, quand le réchauffement climatique aura rendu le Sud inhabitable et rayé de la carte le dernier festival, que restera-t-il de Tamino qui joue au chevalier, de l’effroi de Papageno et Monostatos qui croient voir le diable, ou de cinq notes de musique sur une flûte de pan ? Ces gestes, dont on ne sait s’ils appartiennent à l’opéra ou au cinéma muet, le metteur en scène semble eux aussi les archiver. Il les reprend tels quels, sans chercher à tout prix à les rendre crédibles ni contemporains. Il a l’œil du réalisateur qui hésite entre la fiction et le documentaire, qui prend le réel comme il vient. En répétition, il conserve les éclats de rire et autres débordements. Invitant des enfants à jouer les rôles de Tamino et de Pamina à différents stades de leur vie, il refuse de trop les domestiquer. Après tout, peut-être que nous n’apprendrons pas l’opéra aux enfants. Peut-être qu’à la fin, ce sont eux qui nous en révéleront le sens.

« Il fut un temps où, parce que nous fermions les yeux, nous étions invisibles. » Mais les enfants ont grandi et quand nous fermons les yeux aujourd’hui, c’est pour ne pas voir la catastrophe qui vient. En tant qu’adultes, nous pouvons tricher et nous accommoder d’un futur de plus en plus sombre. Mais il est difficile de mentir aux enfants. Sur scène, ils prennent les adultes à témoin, ils font comme des trous dans la fiction, ils déplacent les interprètes dans leur jeu, ils nous initient autant qu’ils sont initiés. Dans cet opéra qui compte parmi les testaments artistiques de Mozart, Clément Cogitore entrevoit un requiem secret et lumineux : un requiem de l’enfance. Sommés de quitter le royaume de l’innocence, Tamino et Pamina grandissent et deviennent adultes dans un monde qu’ils n’ont pas choisi et au sein duquel ils vont devoir apprendre à vivre. L’une de ses références récurrentes est le metteur en scène polonais Tadeusz Kantor, auteur de La Classe morte (1975), qui affirme que tout être avance en portant sur le dos son enfance défunte. Dans La Flûte enchantée, on peut voir cette image comme on peut voir son inverse : Tamino et Pamina avancent en traînant derrière eux le poids des erreurs de leurs aînés. Tel est le sens des mots que l’Orateur adresse à Tamino devant les trois temples : il lui attribue l’héritage de haine et de vengeance qui appartient à la Reine de la Nuit, elle-même accusant Sarastro d’être la source de ses maux. La question du mal est essentielle dans le travail de Clément Cogitore. Contre toute attente, il ne se situe pas toujours où on l’attend. Déjà, dans Les Indes galantes (2019), le metteur en scène s’attachait à traquer les contradictions de l’époque des Lumières. Non seulement la lumière, quand elle est trop forte, peut nous aveugler, mais elle produit nécessairement une ombre. Que dissimule cette ombre portée ? En 1948, Allemagne année zéro posait une question glaçante : avec la capitulation de l’Allemagne nazie, le mal a-t-il disparu ou a-t-il survécu sous une forme rampante, prêt à resurgir dans l’histoire, comme le serpent qui hante les rêves de Tamino ?

Simon Hatab
Dramaturge de La Flûte enchantée

La Flûte enchantée - Festival d'Aix-en-Provence 2026

Répétitions de La Flûte enchantée de Mozart
Festival d'Aix-en-Provence 2026 © Jean-Louis Fernandez

La Flûte enchantée - Festival d'Aix-en-Provence 2026

Répétitions de La Flûte enchantée de Mozart
Festival d'Aix-en-Provence 2026 © Jean-Louis Fernandez

Parcours lié

DIE ZAUBERFLÖTE

LA FLÛTE ENCHANTÉE — WOLFGANG AMADEUS MOZART (1756–1791)