LA TURANGALÎLA-SYMPHONIE ET LA CRÉATION INSTRUMENTALE AU FESTIVAL D’AIX

Au festival Publié le 02/05/2022
Esa-Pekka Salonen dirige l'Orchestre de Paris
© J. Mignot

Le Festival d’Aix est réputé pour sa production lyrique, et notamment pour les nombreuses créations d’opéra qui y ont vu le jour. Mais depuis sa fondation, le Festival est également un centre de la création instrumentale contemporaine. À travers une dense programmation de concerts, le Festival offre à son public et à la scène internationale une fenêtre sur la musique contemporaine et la création.

La Turangalîla-Symphonie d’Olivier Messiaen (1949), présentée cet été par Esa-Pekka Salonen à la tête de l’Orchestre de Paris, nous fait replonger aux origines du Festival, puisque c’est ici que le chef Roger Désormière en donna la création française en 1950, quelques mois après la création mondiale à Boston.

C’est ainsi que dès les toutes premières années de son existence, le Festival se positionne comme un foyer de la musique contemporaine, aspect qui fait tout autant partie de son ADN que la production d’œuvres lyriques. Tour d’horizon des créations symphoniques et instrumentales qui font d’Aix un lieu vivant de la composition instrumentale depuis 1948.

1950 — LA TURANGALÎLA-SYMPHONIE D’OLIVIER MESSIAEN

La Turangalîla-Symphonie est commandée à Olivier Messiaen à la fin des années 1940 par l’orchestre de Boston. Après deux ans de travail, l’œuvre est donnée en décembre 1949 au Symphony Hall de Boston, sous la direction de Leonard Bernstein ; quelques mois plus tard, le 25 juillet 1950, la création française se déroule dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence au Théâtre de l’Archevêché. Vous pouvez écouter une courte émission de France Musique consacrée à cet événement musical de premier plan.

Œuvre emblématique du compositeur, dont le titre inspiré du sanskrit évoque de nombreuses significations – un chant d’amour, mais aussi le temps qui s’écoule, le galop du cheval – la Turangalîla-Symphonie se démarque avant tout par ses couleurs chatoyantes et son instrumentarium atypique et foisonnant.

Sous la baguette de Roger Désormière, l’Orchestre national de France (à l’époque, encore dénommé ORTF) accompagne les deux mêmes solistes qui ont interprété à Boston les parties de piano et d’ondes Martenot : Yvonne Loriod et Ginette Martenot.

Cette dernière est la sœur de Maurice Martenot (1898-1980), inventeur de l’instrument au début du XXe siècle ; elle est l’interprète qui a largement participé à sa popularisation. Il s’agit d’un clavier doté d’un ruban électromagnétique aux sonorités nouvelles et à la flexibilité proche de la voix ; avec une bague en métal, il est possible de moduler les notes jouées.

Olivier Messiaen n’est pas le premier à utiliser cet instrument, bien que sa symphonie contribue largement à accélérer cette découverte. Les ondes Martenot sont également prisées par d’autres compositeurs, comme Arthur Honegger ou Darius Milhaud, pour certaines de leurs œuvres orchestrales. Ces deux musiciens font d’ailleurs partie du « Groupe des Six », groupe de musiciens d’avant-garde gravitant autour de Jean Cocteau au début de l’entre-deux-guerres et qui se retrouve régulièrement au Festival d’Aix dans les années 1950 — en spectateur ou pour y présenter ses œuvres. C’est donc tout un réseau musical d’avant-garde qui converge à Aix-en-Provence l’été, et dont la Turangalîla-Symphonie d’Olivier Messiaen est une manifestation.

La relation de cette œuvre avec le Festival ne s’arrête toutefois pas en 1950 : la Turangalîla-Symphonie est redonnée à Aix en 2008, à l’occasion du centenaire de la naissance d’Olivier Messiaen. L’Orchestre de la SWR, dirigé par Sylvain Cambreling, accompagne le pianiste Roger Muraro et Valérie Hartmann-Claverie aux Ondes Martenot, cette fois-ci sur la scène du Grand Théâtre de Provence.

Chaque fois, ce sont des orchestres à la pointe de l’interprétation de la musique contemporaine qui interprètent cette symphonie : l’Orchestre de la SWR a souvent été le fer de lance de la création à Aix-en-Provence. L’ensemble, créé en 1946 à Baden-Baden, a connu ses premiers succès internationaux sous les baguettes d’Hans Rosbaud puis d’Ernst Bour dans des interprétations des œuvres lyriques de Mozart comme de pièces contemporaines.

C’est cette année pour commémorer les trente ans de la mort d’Olivier Messiaen que le Festival donne pour une troisième fois l’œuvre sans doute la plus célèbre de la production orchestrale du compositeur.

1970 — « TOUT UN MONDE LOINTAIN », CONCERTO POUR VIOLONCELLE N°1 D’HENRI DUTILLEUX

À l’été 1970, une autre grande création de la musique contemporaine prend place au Festival — et il s’agit cette fois d’une création mondiale. Henri Dutilleux (1916-2013) écrit spécialement pour le violoncelliste Mstislav Rostropovitch (1927-2007), grand interprète du XXe siècle, notamment connu pour avoir joué une des suites pour violoncelle de Bach au pied du mur de Berlin démoli, en novembre 1989.

Gabriel Dussurget, fondateur et premier directeur du Festival met en relation les deux artistes, ainsi que le jeune chef d’orchestre marseillais Serge Baudo. Rostropovitch apprend le concerto en un temps record, quelques jours avant la première ; c’est un immense succès, qui amène les artistes à jouer deux fois le concerto dans son intégralité pour répondre aux applaudissements des spectateurs de l’Archevêché.

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Mstislav Rostropovich au violoncelle et Serge Baudo à la direction – répétition du Concerto pour violoncelle n°1 d’Henri Dutilleux, au Théâtre de l’Archevêché (juillet 1970), Fonds du Festival international d’art lyrique, photographie Philippe Coqueux, Ville d’Aix-en-Provence, Musée des Tapisseries.

L’œuvre s’inspire du poème de Charles Baudelaire « La Chevelure », et déploie en cinq mouvements un univers propice à la rêverie. Les sonorités apportées par le marimba, le glockenspiel et le célesta enrichissent le voyage harmonique composé par Henri Dutilleux.

1977-1986 : LE CENTRE ACANTHES À AIX, LA MUSIQUE CONTEMPORAINE AU CŒUR DU FESTIVAL

Cette dynamique de création s’entretient par les liens qui se tissent à la fin des années 1970 entre le Festival et le tout nouveau Centre Acanthes – à l’origine Centre Sirius, du nom de la création mondiale de l’œuvre électroacoustique de Karlheinz Stockhausen. Coproduite par le Festival, Sirius marque le début de dix années de collaboration et d’exploration de la musique contemporaine au Festival.

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Extrait du programme de salle 1977 : annonce de la création mondiale de Sirius (Karlheinz Stockhausen), le 8 août 1977. Fonds du Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence, programme de salle 1977, Association pour le Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence.

Chaque année, le Centre Acanthes convie à Aix un grand nom de la musique contemporaine afin de faire découvrir la diversité des courants qui la composent, et former les « stagiaires » (de 100 et 150 personnes pour chaque édition) à la pratique de la musique contemporaine. Entre 1977 et 1986, Iannis Xenakis (1978 et 1983), György Ligeti, Karlheinz Stockhausen (1977), mais aussi Maurice Béjart (1982) se succèdent à Aix, où ils encadrent des master classes et la création d’œuvres inédites. Des sessions dédiées aux percussions (1984) et au théâtre musical (1986) viennent également ponctuer ces rendez-vous du Centre Acanthes.

Le Festival coproduit ainsi un à deux concerts du Centre Acanthes par édition, inscrits dans sa programmation, et généralement donnés au Cloître Saint-Louis.

Avec l’accueil des premières sessions du Centre Acanthes, qui sera rattaché par la suite au Festival d’Avignon (1987), puis à Metz (2004), et enfin à l’IRCAM (2011), de nombreuses créations musicales de compositeurs contemporains majeurs naissent au Festival d’Aix au tournant des années 1970 et 1980, et contribuent à faire du Festival un lieu important de la diffusion de la musique contemporaine.

L’ACADÉMIE EUROPÉENNE DE MUSIQUE, CREUSET DE LA CRÉATION MUSICALE DU FESTIVAL DEPUIS 1998

Lors de sa refondation par Stéphane Lissner en 1998, le Festival se dote de l’Académie Européenne de Musique : centre de formation pour de jeunes artistes, l’Académie est prioritairement tournée vers le chant et la voix, en proposant résidences et master classes pour des chanteurs, mais également pour des instrumentistes.
Volet moins connu — mais tout aussi important — de l’Académie : les résidences de composition et de création d’opéra et musique de chambre. Doté de cet autre outil d’accompagnement de jeunes musiciens, l’Académie se fait un creuset de la création musicale depuis maintenant près de 25 ans.

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Ana Sokolović et Carlo Rizzi (direction musicale) venant saluer à la fin de la création du Concerto pour orchestre de la compositrice bulgare, le 20 juillet 2015, avec l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée. Photographie Vincent Beaume.

Ana Sokolović, résidente de la première Académie en 1998, revient ainsi en 2015 au Festival pour présenter sur la scène du Grand Théâtre de Provence son Concerto pour orchestre en création européenne. L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, dirigé par Carlo Rizzi, a bénéficié sur cette session d’un encadrement pédagogique des musiciens du London Symphony Orchestra. Autre artiste passé par la résidence de composition : Alexandros Markéas, qui crée en 1998 son Rondo notturno.
Les résidences de composition ne sont pas les seuls espaces où de nouvelles œuvres naissent, car l’Académie propose un cadre plus général de rencontres de jeunes artistes, véritable pépinière de talents.

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Quatuor Gerhard, Anaëlle Tourret (harpe) et Dorian Selmi (percussions), création mondiale de Lyrae (Camille Pépin) le 10 juillet 2017 dans la cour de l’Hôtel Maynier d’Oppède. Photographie Vincent Beaume.

Ainsi, pour de la résidence de chant contemporain de 2011, Karol Beffa compose Mes heures de fièvre afin de faire travailler les Académiciens. En 2017, c’est au sein de la résidence de Musique de Chambre que Camille Pépin (Victoire de la musique classique 2020, catégorie composition) propose son œuvre Lyrae en création mondiale, interprétée par le quatuor à cordes Gerhard, Anaëlle Tourret (harpe) et Dorian Selmi (percussions).

Enfin, d’anciens élèves de l’Académie participent au vaste mouvement de création musicale de la programmation du Festival. Deux ans après sa participation à l’Académie en 2012, Sabine Devieilhe crée trois œuvres de Manfred Trojahn au Conservatoire Darius Milhaud : L’éternité à Lourmarin, (inspirée d’un poème de René Char dédié à Albert Camus), le prologue de Contrevenir et L’Allégresse, écrites pour la soprano et ensemble et musique de chambre.

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Sabine Devieilhe (soprano) et l’Ensemble Modern dirigés par Franck Ollu à l’Auditorium Darius Milhaud pour un concert Manfred Trojahn le 13 juillet 2014. Photographie Jean-Claude Carbonne.

Souvent rendez-vous des avant-gardes musicales, toujours centre de création d’œuvres pour l’orchestre ou pour la musique de chambre, le Festival est, depuis sa naissance, un lieu important de la création musicale contemporaine.

Anne Le Berre

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