[ CARNET DE RÉPÉTITION ] L'INCORONAZIONE DI POPPEA

Au festival Publié le 01/07/2022

14 juin. Il est 16h15 à Aix-en-Provence et dans le Théâtre du Jeu de Paume se termine la première partie de la répétition de L'incoronazione di Poppea, opéra de Monteverdi, mis en scène par Ted Huffman. Sur scène, quatre chanteurs encadrent Néron et Poppée, les protagonistes. Irruption silencieuse dans la répétition, au milieu d’une scène, impression première : puissante rencontre que celle de la symétrie presque architecturale des quatre voix avec l’esthétique sobre et pourtant si chaleureuse de Ted Huffman. Des chanteurs émane un sentiment de force sereine, qui évoque la quiétude altière de colonnes romaines : Ted Huffman semble faire objet scénique des voix et des corps. La sobriété de la mise en scène permet le déploiement de l’écoute.

Bientôt, les lumières se rallument, les distances à tenir, entre gardes impériaux et jeunes amoureux se brisent : chacun redevient soi et les chanteurs rient entre eux. Lumières allumées, l’architecture du théâtre à l’italienne datant du XVIIIe siècle, capitonné de rouge, qui accueillera à partir du 9 juillet quelque 500 spectateurs, ne détonne pas avec le parti pris du metteur en scène, l’usage d’une boîte noire (black box), un espace scénique épuré, dispositif inventé par l’avant-garde théâtrale du début XXe siècle. Partout, des voix montent. Les chanteurs ne sont pas les seuls à prendre leur pause. À 16h30, la deuxième partie de la répétition s’apprête à commencer. La régie revient à ses considérations techniques et l’assistant à la direction musicale et chef de chant Jacopo Raffaele qui prend en charge la partie musicale des répétitions à son claviorganum (mélange de clavecin et d’orgue) tourne doucement les pages de sa partition, en bas, dans la fosse. Au loin, en coulisses, des entrailles du théâtre, des voix nous parviennent. Les chanteurs reviennent.

Quelques ajustements se font : Maud Morillon, assistante à la mise en scène, parle au musicien tandis que Ted Huffman s’entretient avec celle qui se fera à nouveau dans quelques instants Poppée. Attentive, enthousiaste, on sent chez Jacquelyn Stucker comme chez Jake Arditti (Néron), qui vient d’arriver, une véritable délectation du jeu, de la présence sur scène. Et entre les deux chanteurs, une véritable complicité. La répétition commence, les voix de la soprano et du contre-ténor s’élèvent, se mêlent, s’unissent dans un regard amoureux, sous le regard silencieux de Ted Huffman, assis à même le plateau. C’est la scène finale qui est répétée, le duo entre Néron et celle qu’il a couronnée impératrice, Poppée. Les deux chanteurs sont tout à fait séduisants, l’amour entre Néron et Poppée est donné à voir tel que le livret le suggère : amoral et bellissime.

Une fois jouée en entier, il faut revenir, ajuster, explorer les possibilités. Sur scène ce sont trois esprits en effervescence qui cherchent la cohérence, à l’échelle la plus fine. Pas de musique pour le moment, il s’agit de créer le lien le plus juste entre texte et mouvement, entre l’expression amoureuse, son incarnation vocale et son expression physique, le jeu des chanteurs. Et ce travail, loin de suivre l’organisation pyramidale usuelle entre comédien et metteur en scène, est collectif. Ted Huffman écoute, réfléchit, se plonge souvent dans un silence délibératif : la scène semble se jouer autant sur le plateau que dans son imagination.

Devant ce travail d’orfèvre, minutieux et sans cesse repris, le temps semble arrêté. Seuls les essais des techniciens lumière nous rappellent l’écoulement du temps : d’une lueur dorée, presque enchantée — lumière jaune sur un sol cuivré — projetée sur le corps des chanteurs, à une lumière blanche qui inquiète tout : accessoires de la mise en scène, corps et recoins du plateau, diverses teintes sont éprouvées, chaudes et plus froides, toutes les intensités essayées. Et tandis que sous les moulures dorées du théâtre et le lustre éteint, sur des tables installées au parterre, de silencieuses figures immergées dans des partitions à peine éclairées travaillent, apparemment insensibles aux remous allègres du plateau, se construit peu à peu sous nos regards presque étonnés, au fil des indications, des essais, une scène d’une troublante sincérité.

Matias Dian-Siriczman

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