[ CARNET DE RÉPÉTITION ] IL VIAGGIO, DANTE

Au festival Publié le 21/06/2022

Jeudi 6 juin 2022, 16h — Grand Théâtre de Provence — Festival d’Aix-en-Provence
Dans la salle du Grand Théâtre de Provence, tantôt inondée de lumière par le grand anneau qui la couronne, tantôt plongée dans la pénombre, l’effervescence est palpable. Alors que les techniciens achèvent la préparation du plateau, les équipes artistiques s’apprêtent à commencer les premières répétitions avec piano d’Il Viaggio, Dante, l’opéra de Pascal Dusapin créé cette année au Festival d’Aix-en-Provence.

Le théâtre est désormais dans l’obscurité ; seules scintillent encore les lumières des tables de régie. Au plus près de la scène, se trouve d’abord le compositeur, Pascal Dusapin, accompagné de l’ingénieur du son s’assurant du bon déroulement de la bande sonore qui se mêle à l’orchestre et à la voix des chanteurs. Un peu plus loin, on aperçoit la régie du metteur en scène, Claus Guth, et de son équipe au grand complet. Dans la fosse, Kent Nagano est déjà présent, sa battue précise et analytique guidant les chanteurs ainsi que le pianiste, qui connaît si bien l’œuvre de Dusapin que ce dernier lui a spécialement demandé de s’occuper des répétitions avec piano. L’émotion du moment est intense : pendant de nombreux mois, le compositeur a peaufiné sa partition, les chanteurs et les chanteuses se la sont appropriée avant leur venue à Aix, le metteur en scène a préparé chaque moment du drame – sans compter la vidéo, les lumières, mais aussi le chœur et l’orchestre qui arriveront plus tard – et, maintenant, l’ensemble prend forme.

La répétition commence par un filage du Prologue et du Premier Tableau. Le narrateur prononce son exhortation paradoxale à l’intention des spectateurs : « Retournez en vue de vos rivages, n’entrez pas en haute mer, car peut-être, en me perdant, vous resteriez égarés. La mer que je prends ne fut jamais parcourue. » Nous voilà plongés d’emblée dans une atmosphère onirique, à la manière de David Lynch dans Lost Highway ou Mullholland Drive : Claus Guth fait déambuler les personnages dans un espace imaginaire, comme une traversée d’eux-mêmes et de l’humanité les menant de l’enfer au paradis. La scène que répètent les chanteurs dans le Premier Tableau s’ouvre au milieu d’un songe de Dante, interprété par Jean-Sébastien Bou, qui a participé à de nombreuses créations lyriques contemporaines.

D’abord, apparaît Sainte Lucie, admirablement campée par la soprano colorature Maria Carla Pino Cury. Après s’être adressée à Béatrice, elle demande à Virgile de guider le poète jusqu’au paradis. Virgile est joué par Evan Hughes qui a déjà été acclamé de multiples fois au Festival d’Aix. Dante, au milieu de son rêve, se souvient de sa jeunesse et de sa rencontre avec Béatrice. La voix chaude et enveloppante de Christel Loetzsch confère une profondeur incomparable à l’interprétation du rôle du jeune Dante. La musique composée par Dusapin fait la part belle au chant, ménageant en particulier des duos d’une grande pureté. Parfaitement adaptée à la voix des chanteurs, avec lesquels le compositeur travaille en étroite collaboration, la partition donne une ampleur merveilleuse à ce parcours initiatique, allant vers toujours plus de transparence.

À la fin du filage, les fameux vers résonnent avec une intensité toute particulière sur la scène : « À la moitié du chemin de notre vie, [je] me retrouvai dans une forêt obscure… » Le charme se rompt quand les lumières de la salle se rallument et que la voix du metteur en scène retentit. Il faut préciser un geste, répéter un mouvement, accentuer une posture. Pas à pas, on reprend le tableau pour que rien ne soit laissé au hasard, que chaque détail du spectacle prenne sens, chaque déplacement, chaque expression devienne partie prenante d’un tout.

Si bien des choses sont fixées à ce stade de la production, certains éléments peuvent encore se transformer. Ainsi, le personnage du narrateur, que Pascal Dusapin n’imaginait d’abord que comme une voix, a pris une consistance nouvelle dans la mise en scène imaginée par Claus Guth. Pascal Dusapin réagit très rapidement car, à la réflexion, le personnage peut bien en dire un peu plus. Après un bref coup de téléphone au librettiste, Frédéric Boyer, la décision est prise d’ajouter du texte.

Tandis que l’assistante à la mise en scène fait répéter les chanteurs et chanteuses pour le Deuxième Tableau, les techniciens s’activent également sur scène. Le rideau sur lequel est projetée la vidéo, créant de fantomatiques effets de transparence, s’est bloqué à la fin du Premier Tableau : après la réparation, il faudra vérifier que le matériel fonctionne correctement, car la production ne sera prête que quand tous les détails seront parfaitement réglés. La fiévreuse agitation qui s’est emparée du théâtre à la pause s’arrête quand l’anneau lumineux du théâtre s’éteint progressivement et que le filage reprend, nous plongeant à nouveau dans l’atmosphère inquiétante de cette mystérieuse traversée.

François Delécluse, dramaturge du Festival d'Aix-en-Provence

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