— Au festival

Publiée le 13 juillet 2015

TRADUIRE L’ÉMOTION EN MOUVEMENTS

Sathya Sam et Sodhachivy Chumvan (Belle) aux côtés de Paul Groves et Dominique Blanc dans “Iolanta / Perséphone”
© Pascal Victor / ArtcomArt

Il fallait un metteur en scène tel que Peter Sellars, pour susciter la rencontre entre Stravinski et le ballet cambodgien. C’est chose faite avec Perséphone, deuxième volet du diptyque Iolanta / Perséphone, où il fait appel aux danseurs de la Amrita Dance Company pour incarner chaque personnage de l’intrigue, tel des doubles dansés. Alors que le spectacle triomphe actuellement au Festival d’Aix, les danseurs et l’administrateur de la compagnie évoquent cette aventure exceptionnelle ainsi que leur travail chorégraphique, entre tradition et création contemporaine.

Quelle est la spécificité de votre compagnie ?

Narim Nam (Mercure, Démophoon, Tripolème) : Ce n’est pas juste un travail, nous sommes comme une famille. Et en même temps, nous avons aussi beaucoup d’échanges avec des artistes étrangers, qui viennent s’inspirer de notre connaissance de la danse traditionnelle cambodgienne pour créer des choses nouvelles avec nous, ce qui nous permet de rester ouverts sur le monde et d’apprendre énormément. C’est vraiment un partage d’expérience, où nous mettons en commun nos pratiques pour créer quelque chose de neuf.

Rithisal Kang : Tous les danseurs ont été formés au ballet traditionnel cambodgien, mais avec Amrita, ils travaillent des formes contemporaines, de manière à mêler ces différentes influences. Lorsque la compagnie a évolué, pour passer d’une démarche de préservation de la tradition vers une recherche plus contemporaine, certaines personnes s’en sont inquiétées. Nous avons beaucoup discuté et échangé, pour faire comprendre qu’il ne s’agissait pas d’oublier cet héritage, mais au contraire de continuer à le faire vivre aujourd’hui, en explorant de nouvelles formes d’expression.

Pourquoi dansez-vous ?

Rithisal Kang : Le fait même de danser est une forme de défi, de résistance par rapport à l’histoire récente. Après le régime Khmers, seuls 10% des maîtres de danse classique cambodgienne étaient encore en vie. C’est pourquoi les danseurs sont si impliqués dans la préservation de cette tradition.

Narim Nam (Mercure, Démophoon, Tripolème) : Ma grand-mère était elle-même une danseuse reconnue. C’est elle qui a transmis sa passion pour la danse à ma mère, qui me l’a transmise à son tour. Elles m’ont toutes les deux beaucoup parlé de l’histoire de cet art, comme un conte avant de s’endormir… je n’ai pas le sentiment qu’elles m’aient enseigné la danse à proprement parler, mais elles m’ont fait grandir avec, et il me semble aujourd’hui que cet héritage coule dans mes veines, comme quelque chose de bien plus ancien qui ne ferait que passer à travers moi.

Chan Sithyka Khon – Mo (Pluton) : pour moi c’est un peu la même chose, je viens d’une famille d’artistes : mon arrière-grand-père jouait de la flûte, mon grand-père du violon et mon père des percussions, et ma mère est actrice de théâtre. D’ailleurs, ma maison se situe à l’intérieur de l’Université des Beaux-Arts ! J’ai donc toujours entendu de la musique, et vu des gens danser, à l’intérieur comme autour de chez moi. C’est de cette manière qu’est née l’envie d’en faire mon métier.

Quelle relation avez-vous tissé avec le metteur en scène Peter Sellars ?

Sathya Sam (Perséphone) : J’ai rencontré Peter Sellars au LA SummerFEST, dans les années quatre-vingt, et depuis nous avons toujours maintenu le contact. Chaque fois que je venais danser aux Etats-Unis, il revenait me voir. Mais c’est la première fois que je travaille avec lui.

Chan Sithyka Khon – Mo (Pluton) : C’est quelqu’un de très respectueux. Avec lui, chacun peut aller à son rythme, c’est agréable de travailler avec lui, il est profondément bienveillant.

Comment avez-vous trouvé votre place dans cette production de Perséphone ?

Narim Nam (Mercure, Démophoon, Tripolème) : Cela n’a pas été tout de suite facile, la musique était très nouvelle pour nous. En plus de cela, nous venons de la danse classique et contemporaine, et nous ne sommes pas habitués aux formes plus dramatiques. Mais Peter nous a tout expliqué de manière très claire. C’est fantastique de faire ce travail avec lui : plus nous avançons avec cette production, mieux nous comprenons l’histoire que Peter souhaite raconter et plus nous sommes capables de puiser dans la musique et le livret pour exprimer des émotions à travers notre danse. Peter nous indique le sens, l’idée vers laquelle il souhaite aller, et ensuite nous traduisons ces émotions avec notre propre vocabulaire, à savoir le mouvement.

Sathya Sam (Perséphone) : Dans ma pratique habituelle, je m’appuie beaucoup sur la musique, notamment sur les rythmes. Bien que la musique de Perséphone soit très différente de la musique cambodgienne, j’ai eu assez rapidement le sentiment qu’elle pouvait tout à fait fonctionner avec notre danse traditionnelle. Elle est rythmée, puissante, elle me donne la confiance et l’inspiration nécessaires pour entrer en mouvement. Le résultat est différent de ce que je fais d’ordinaire, mais cela fonctionne très bien aussi.

Comment cette expérience influence-t-elle votre pratique de danseur ?

Sodhachivy Chumvan – Belle (Déméter) : En nous faisant nous ouvrir à de nouvelles idées, et comprendre que notre art peut être universel, global, et pas seulement limité à la tradition classique cambodgienne. Perséphone est une histoire de naissance, de mort et de renaissance, qui nous renvoie à une conscience bien plus globale de ce que nous faisons en tant qu’artistes. Il ne s’agit pas seulement de créer de beaux mouvements, mais de partir de quelque chose de très profond pour faire partager une expérience humaine.

Sathya Sam (Perséphone) : Au Ballet Royal du Cambodge, où je suis danseuse étoile, j’incarne aussi des personnages tirés de récits mythologiques, mais la manière dont je les exprime n’est pas toujours aussi dramatique. La plupart des mouvements sont symboliques, et visent à créer une impression de beauté. Ce qui est nouveau pour moi avec cette pièce, c’est d’exprimer autant de sentiments. Cela m’amène à sortir du périmètre de mon héritage et d’expérimenter de nouvelles formes, notamment sur le terrain dramatique. Non pas que cette dimension n’existe pas dans le ballet cambodgien – il y a aussi une tradition plus dramatique, avec des histoires tragiques d’amour et de séparation – mais cette tradition s’exprime exclusivement par la danse, tandis que ce spectacle réunit bien d’autres formes artistiques. Cela me permet de gagner en liberté : je ne suis pas tenue de rester dans une forme précise, je peux aller au-delà.

Entre sa création à Madrid en 2012, et sa reprise aixoise en 2015, comment le spectacle a-t-il évolué ?

Chan Sithyka Khon – Mo (Pluton) : Les choses ont beaucoup changé, parce que nous avons nous-mêmes évolué. En 2012, je ne savais pas ce qu’était un opéra, et j’avais donc tendance à me limiter à ce que je pensais qu’on attendait de moi, mais maintenant que nous avons une connaissance plus approfondie de l’histoire, de sa signification, ce que nous proposons aujourd’hui est bien meilleur.

Narim Nam (Mercure, Démophoon, Tripolème) : L’histoire est la même, mais la manière dont nous la traduisons par les émotions est très différente.

Rithisal Kang : Lorsque nous nous sommes retrouvés pour les répétitions il y a quelques semaines, voilà ce que Peter nous a dit : « Souvenons-nous de tout, puis oublions tout » ! Cette phrase donne une idée de la manière dont cette reprise a été envisagée… Peter est aussi conscient qu’en trois ans, les artistes qui ont participé à cette création ont beaucoup changé : en 2012, ils étaient les interprètes d’autres chorégraphes, mais depuis ils ont eux-mêmes créé leurs propres pièces. Peter a donc voulu profiter de cette nouvelle expérience qui est la leur. Pour lui, le processus de création ne consiste pas à utiliser les danseurs comme des instruments, mais comme des collaborateurs essentiels dans la création : il leur fait ressentir qu’ils ont une part dans la propriété de cette œuvre. C’est ce qui rend cette création si spéciale.

Propos recueillis par Marie Lobrichon

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