— Académie — Au festival

Publiée le 22 juin 2015

SVADBA, UN DRAME SPATIAL

Répétition de Svadba, Festival d’Aix-en-Provence 2015
© Vincent Beaume

S’il est de ces œuvres qui nous amènent à expérimenter des situations dramaturgiques limites, l’opéra Svadba, d’Ana Sokolović, en fait assurément partie.La partition représente un enjeu crucial pour la mise en scène : comment apposer une dimension scénique à une œuvre dont la spatialisation sonore est déjà incrustée dans le geste compositionnel ? Telle est la démarche des metteurs en scène Ted Huffman et Zack Winokur, là est le défi à relever : tisser un nouvel espace. Celui-ci flotte en apesanteur au-dessus de celui déjà induit par la musique. Il s’agit là d’une zone grise, où s’épanouit volontiers le geste artistique scénique.

Dès lors, il est passionnant de considérer deux aspects de cet opéra. Tout d’abord, il faut mesurer quel est le rapport entre le texte et la musique. Il s’inscrit dans un processus de détachement sémantique du texte, notamment grâce à un travail sur le rythme de la prosodie qui aboutit de manière cyclique à différentes formes de déconstruction du langage. Cela induit une relation particulière entre le récit et sa conception vocale : l’histoire est un pré-texte tandis que la Forme règne. Une relation similaire semble s’établir entre la partition et sa mise en scène. C’est la synergie entre deux éléments de natures spatiales différentes : l’un étant l’espace sonore de la partition pensé sur le papier et l’autre celui de son incarnation sur la scène à travers l’espace physique.

Comme nous pouvons nous y attendre, l’espace sonore de la compositrice est principalement régi par l’axe vertical de la tessiture des 6 voix (trois mezzos et trois sopranos). Parmi les moyens utilisés, on remarque des effets de timbre (principalement la superposition modale dans les élargissements de la texture, qui n’est pas sans rappeler la polymodalité chère au Bartók de Barbe bleue) ; mais surtout de perpétuels jeux rythmiques comme le canon, ou encore le monnayage progressif de petites cellules à travers les 6 voix. D’un point de vue dramatique, c’est comme si il s’agissait d’une contamination mimétique se frayant un chemin à travers les différents personnages. Ce sont là des procédés symptomatiques de la danse et du mouvement qui nous font immanquablement penser au Sacre du printemps de Stravinski.

Svadba est un rituel qui prend la forme d’une grande procession rythmée. La musique est sublimée par la mise en scène. En effet, l’engagement du duo Huffman / Winokur est total. Ils n’hésitent pas à prendre les risques scéniques nécessaires que demande une telle partition. Ainsi, ils travaillent parfois avec plusieurs espaces-temps simultanés afin de renforcer l’isolement émotionnel du personnage principal. C’est une des nombreuses possibilités que permet le parti pris chorégraphique initial des deux metteurs en scène. L’exploration continue.

Luc Birraux, stagiaire AOC (Atelier Opéra en Création) en dramaturgie et mise en scène sur la production de Svadba.