— Académie

Publiée le 16 juillet 2014

SCHUBERT: “COMME UNE TRAGÉDIE JOUÉE AVEC LE SOURIRE”

Hagar Sharvit et Ammiel Bushakevitz en concert
© (Festival d’Aix-en-Provence 2014 – photo Vincent Beaume)

A l’occasion de leur première participation à l’Académie européenne de musique, dans le cadre de la résidence Schubert, la mezzo-soprano Hagar Sharvit et le pianiste Ammiel Bushakevitz ont accepté d’aborder avec nous leur plaisir de jouer ensemble, leur amour immodéré pour Schubert et leur expérience aixoise…

Vous vous produisez très régulièrement en duo ; en tant que musicien, qu’est-ce que cela vous apporte de jouer avec un partenaire privilégié ?

A.B. : Le processus de collaboration est plus clair entre nous, parce que nous savons comment nous pensons l’un et l’autre. Même d’un point de vue esthétique, nos idées sur la musique sont similaires, ce qui fait qu’il n’y a pas de conflit entre nous. Et puis Hagar est quelqu’un de très fiable : lorsqu’on est en scène, c’est un vrai soulagement de savoir qu’on peut avoir confiance l’un en l’autre !

H. S. : En effet en tant qu’interprète, à chaque fois que l’on entre en scène, c’est un peu comme si on sautait du haut d’une falaise. On ne peut pas savoir exactement ce qui va se passer – quel public on aura face à soi, quelles sont les émotions qu’on va ressentir… à vrai dire, dans ces moments-là je ne me sens pas si sûre de moi, de mon point de vue c’est Ammiel qui est fiable ! [rires] C’est un tel réconfort de jouer avec quelqu’un qui vous connaît, qui sait comment vous réagissez et qui pourra s’adapter quoi qu’il arrive… Ce qui ne veut pas dire qu’on s’installe dans une routine : avec Ammiel, on n’arrête pas d’expérimenter. Même en travaillant encore et encore sur les mêmes morceaux, chaque représentation est toujours unique.

A.B. : Ce que j’aime aussi dans le fait de travailler avec Hagar, c’est son goût pour les mots. Sur scène, on sent qu’elle savoure chacun d’entre eux, qu’elle leur donne forme, ce que je ne peux pas faire de manière si concrète en tant que pianiste.

H. S. : Pourtant, cette façon de « peindre les mots », on la retrouve aussi très clairement dans le jeu d’Ammiel! D’ailleurs, il me le dit toujours, lorsqu’il y a un mot qu’il aime particulièrement, et qu’il veut que je fasse ressortir… Nous nous entendons vraiment bien sur toutes ces choses : je trouve qu’Ammiel a toujours un goût esthétique très sûr – en tous cas, de mon point de vue ! Quoi que nous fassions ensemble, je sais que ce sera toujours de bon goût, et que je serai toujours vraie envers moi-même.

Qu’appréciez-vous particulièrement chez Schubert ?

A.B. : Il y a chez lui cette ambivalence constante, ce mélange : comme un rossignol qui chanterait avec une épine dans le cœur, une tragédie jouée avec le sourire, un grand soleil derrière un rideau de pluie… Schubert disait lui-même que lorsqu’il essayait d’écrire sur l’amour, cela se transformait en souffrance, et vice versa.

H. S. : Souvent les gens me demandent : « Mais comment fais-tu pour chanter avec le sourire, alors qu’à t’entendre on dirait que tu es en train de pleurer ? ». Je ne sais pas forcément comment le prendre, mais ça me rassure de me dire que ça tient au répertoire ![rires] En ce qui me concerne, je pleure beaucoup lorsque je chante ou que j’écoute quelque chose de particulièrement beau, et surtout du Schubert. C’est très étrange, de voir comment une chose aussi innocente peut vous toucher d’une manière aussi douloureuse… et comment, même dans cette souffrance que l’on ressent, il peut y avoir une telle joie, le sentiment de la beauté peut être si fort… Cela tient je crois au fait que Schubert parvenait par sa musique à exprimer la totalité de la vie d’un point de vue humain – comment chaque chose contient déjà en elle-même sa propre fin…

Au cours de la résidence Schubert, à laquelle vous participez actuellement, vous avez pour professeurs deux éminents spécialistes de ce répertoire : Matthias Goerne et Markus Hinterhäuser. Qu’avez-vous appris avec eux ?

H. S. : Qu’aucun masque ne peut fonctionner avec ce genre de musique. Il faut être parfaitement vrai, et c’est une chose sur laquelle Matthias Goerne et Markus Hinterhäuser n’arrêtent pas d’insister. Si ce n’est pas honnête, si ce qu’on fait ne vient pas du plus profond de soi-même, ça se sent et mieux vaut arrêter tout de suite !

A.B. : Nous travaillons beaucoup sur cette frontière subtile, entre la pureté et la complexité des Lieder. Cette musique est déjà complète en elle-même, nous n’avons pas besoin de lui ajouter quoi que ce soit… Et pourtant, elle a besoin de passer par une voix humaine. C’est ce qu’il y a de fascinant dans ce répertoire : on pourrait le comparer à un très beau cadre, un cadre doré à l’intérieur duquel est dessinée la mélodie. Il faut explorer à l’intérieur de ces limites, qu’on a envie de repousser pour agrandir le paysage – mais pas trop, sans quoi on risque de dénaturer le Lied, qui reste par définition une petite forme… c’est un vrai défi !

Nous avons beaucoup parlé de Schubert, mais pas encore des autres compositeurs plus récents que vous avez abordés au cours de cette résidence…

A.B. : Le compositeur Manfred Trojahn, qui encadre lui aussi cette résidence, m’a beaucoup impressionné par son respect à la fois pour la tradition du Lied, et pour les poèmes sur lesquels il a composé lui-même. Ce sont des textes déjà extraordinairement complexes, qu’il parvient à éclairer d’une manière très simple, sans leur ajouter de difficulté supplémentaire… et sans être ennuyeux pour autant !

H. S. : C’était une nouvelle expérience pour nous de travailler avec un compositeur vivant. Même s’il était très difficile d’aborder ses œuvres en sachant qu’il était là pour nous écouter, le fait de travailler avec lui nous a permis de bien mieux comprendre ses pièces et d’en saisir tous les niveaux. Au final, ce travail s’est développé dans une direction très inattendue : je pense d’ailleurs que sa pièce est celle que j’ai pris le plus de plaisir à chanter au cours de cette résidence !

Quel est le moment de cette résidence dont vous vous souviendrez ?

H. S. : Lors du concert que nous avons donné à l’Hôtel Maynier d’Oppède, il y avait un vent incroyable… C’était la première fois que je chantais des Lieder en plein air, c’était vraiment une expérience tout à fait nouvelle que je ne suis pas prête d’oublier !

A.B. : Pour ma part, je me souviendrai de la première master class publique que nous avons faite. Au début, je me demandais : mais qui va bien pouvoir venir assister à une master class de Lied d’une heure un jour de semaine ? Nous sommes entrés en scène, et l’Auditorium du Conservatoire était plein ! Je ne sais pas combien de gens il y avait, mais de voir qu’ils étaient si nombreux à être venus, qu’ils prenaient des notes… Nous avons été très impressionnés par le public d’Aix-en-Provence ! [rires]

Propos recueillis par Marie Lobrichon

> Retrouvez Hagar Sharvit et Ammiel Bushakevitz en concert le 17 juillet 2014

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> A ECOUTER: le tête-à-tête avec Manfred Trojahn

> A ECOUTER: le tête-à-tête avec Markus Hinterhäuser

> A VOIR: la captation du spectacle Winterreise avec Matthias Goerne et Markus Hinterhäuser, en replay sur Arte Concert