Rokia TraorÉ : PrÉsenter Didon comme une battante

Mercredi 2 mai 2018

Didon et Énée, chef d'œuvre baroque du compositeur britannique Henry Purcell, nous narre les amours et les déchirures de Didon, reine de Carthage, et d'Énée, Troyen en exil. En une forme concentrée d'une heure, c'est un destin qui bascule. Or ce destin, le metteur en scène Vincent Huguet a souhaité le placer dans une perspective plus large en commandant à Maylis de Kerangal un prologue nous narrant les voyages de Didon qui ont précédé son installation à Carthage. C'est à Rokia Traoré, chanteuse, auteure-compositrice-interprète et guitariste originaire du Mali, qu'est confié l'interprétation de ce prologue.


Pour le spectacle Desdemona, vous avez collaboré avec Toni Morrison, écrivain Prix Nobel de Littérature ; pour cette nouvelle production de Didon et Énée, c’est le prologue écrit par l’auteure française Maylis de Kerangal que vous interprétez… Vous qui avez cette double casquette d’auteure et d’interprète, quel rapport entretenez-vous avec l’écriture ?

La musique et le texte vont souvent de pair. Il n’est pas rare de voir des musiciens qui écrivent des textes, de même que certains écrivains savent jouer d’un instrument ou ont plaisir à chanter. La finalité reste la même, celle de raconter quelque chose et d’exprimer des états d’âme. Chacun a sa propre vision d’une même histoire et les émotions qui en découlent se révèlent toujours uniques. L’écriture et la musique s’adressent à des sens différents, mais chacune a sa raison d’être. J’aime lire les autres comme j’aime écrire ; j’aime travailler avec mes propres textes comme j’aime ceux des autres. On se redécouvre à travers la plume de l’autre. En plongeant dans un univers différent, on comprend des choses jusqu’alors insoupçonnables. Bien plus qu’une discipline, l’écriture représente pour moi une manière de vivre. Lire les autres, écrire les autres, raconter les autres, en apprendre sur les autres : c’est la vie !
 

Le metteur en scène Vincent Huguet choisit de brosser le portrait de Didon avant qu’elle ne rencontre Énée. De la même manière, dans Desdemona de Peter Sellars, il s’agissait de redonner toute sa place à ce personnage féminin, quitte à occulter Othello. D’où vient l’urgence et la volonté de porter un nouveau regard sur les femmes ?

On pourrait dire : « Nous sommes au XXIe siècle ; les choses ne sont plus comme avant »,  mais on peut dire aussi : « Nous sommes au XXIe siècle et les choses n’ont pas suffisamment évolué ». Les femmes ont de tout temps été tenues de faire preuve de la plus grande discrétion, de se mettre au service d’un homme qui devenait par là même la principale interface, l’unique interlocuteur. Nous sommes encore et toujours dans un monde où le pouvoir au féminin est très mal perçu. Qui se dit prêt à être dirigé par une femme ? Il n’est pas naturel de voir une femme au pouvoir, de la voir endosser un rôle positif et constructeur. Didon n’est certes pas exemptée. L’opéra de Purcell déploie un grand classique : celui d’une femme amoureuse et se focalise non pas sur le personnage de Didon, mais sur cet amour impossible. Il nous est raconté que, par amour pour Énée, Didon se donne la mort. Son geste pourrait être lu de multiples manières, mais c’est ainsi qu’on choisit de raconter l’histoire de Didon. Une reine amoureuse intéresse beaucoup plus qu’une reine dotée de sagesse et d’intelligence dans sa gestion du pouvoir. C’est d’actualité ! Car, s’il y a des avancées indéniables aujourd’hui, celles-ci peuvent être trompeuses, et nous faire croire qu’en matière d’émancipation, on est arrivé à destination. On est pourtant encore à la moitié du chemin.
 

Quand on regarde la richesse du parcours de Didon, on a du mal à comprendre pourquoi l’opéra qui lui est consacré ne montre qu’une infime partie de son histoire. Heureusement, cette pièce peut être abordée sous un autre angle à notre époque. On peut enfin présenter Didon comme une femme battante, forte d’une grande volonté et d’un certain génie.


Dans l’une de vos chansons intitulée Beautiful Africa, vous rappelez combien les femmes de Bamako vêtues telles des reines sont belles. Didon est elle-aussi une reine, « une reine vagabonde » selon Fawzi Mellah, dont la vie héroïque finit de manière tragique. Finalement, qu’est-ce que ces femmes d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs ont en commun ?

Ce qui anoblit ces femmes, c’est leur esprit combatif ! Observer les femmes de Bamako enfourcher leurs motos : il n’y a rien de plus dangereux, mais il faut avouer qu’il n’y a rien de plus beau ! La tenue du corps sur la moto, l’élégance avec laquelle elles conduisent… La Malienne en moto porte son petit dernier dans le dos et son plus grand devant pour le déposer à l’école avant de se rendre au travail. C’est une guerrière, et les reines sont avant tout des guerrières ! Je ne parle pas des armes dont elles se munissent pour aller à la bataille. La bataille ici, c’est leur quotidien. La bataille ici, c’est réfléchir en permanence à comment faire ? Comment fuir ? Comment rester ?
Didon entretient un lien privilégié avec toutes ces femmes. Elles ont en commun une forme d’élégance, celle avec laquelle elles mènent un combat quotidien extrêmement dur pour poursuivre un objectif jusqu’à ce qu’il se réalise...
 

À l’opéra, les héroïnes qui trouvent la mort sur scène sont légion, il semblerait même que l’héroïsme féminin atteigne sa gloire dans le martyre, et Didon n’est certes pas épargnée, comment expliquez-vous cela ?

C’est un grand classique, il suffit de penser à la manière dont Desdemona meurt ! J’en tire la conclusion suivante : il ne peut pas y avoir de héros vivant ! Autrement dit, dans la vie, au quotidien, la femme ne peut être érigée en héroïne si elle est vivante. Quelle que soit la culture dans laquelle son existence s’inscrit – en Afrique, en Asie, voire même en Europe – une femme discrète est appréciée partout.
 

Mourir et disparaître à l’issue d’un acte héroïque, c’est une manière discrète pour une femme d’exister en tant que « héroïne ». Le quotidien de la femme revêt encore et toujours la forme du sacrifice.


Après avoir momentanément quitté le Mali, vous avez décidé d’y revenir et d’y œuvrer, notamment à travers votre Fondation Passerelle. Dans la chanson Be aware, vous vous adressez à celles et ceux qu’une « dangereuse traversée » tenterait. Freiner les voyages migratoires hasardeux, ainsi que l’exode des artistes de talent… Est-ce un seul et même combat ?

C’est simplement une manière de faire quelque chose à mon niveau, là où je vis. En l’absence de subvention et de politique culturelle, il faut bien qu’on existe en tant qu’artiste. La Fondation ne constitue pas seulement un acte altruiste, mais aussi pour moi-même. Comment exercer ma profession dans un pays où les structures n’existent pas ? De plus, le professionnalisme n’est pas toujours au rendez-vous – en tout cas, pas tel qu’on peut le connaître quand on a eu une carrière internationale. Avoir l’ambition de faire régner au Mali un professionnalisme à la hauteur de celui que je rencontre lorsque je travaille à l’étranger est une chose non seulement bénéfique, mais indispensable.
En ce qui concerne les migrants, c’est la même chose : je m’évertue à faire quelque chose là où il devient insupportable de ne rien faire. Je sais combien les actions que je mène sont à contre-courant. Tant que nos gouvernements n’auront pas mis à la base de leur réflexion la recherche de solutions pour rendre sa dignité à l’Afrique, trop souvent perçue comme inférieure ailleurs, on ne pourra sortir de cette impasse. Ce regard négatif porté par les pays ex-colons et leurs dirigeants mérite de changer. Pensons au nombre de jeunes en Afrique, à la démographie, à tout l’espace vide qui pourrait encore être habité, à tous ces potentiels consommateurs : est-ce aussi négatif qu’on ne veut le prétendre ? Il appartient à nos dirigeants de tourner tout cela en positif : avoir toute cette jeunesse n’est certes pas une mauvaise chose, ce qui est négatif, c’est de ne pas savoir quoi en faire au point de la laisser prendre de tels risques.
 

Comment les inciter à rester ?

Il y a de la place pour tous ces jeunes en Afrique et un grand besoin de peupler ce continent ! Pourquoi aller aider à construire ailleurs, là où il ne reste que les métiers dédaignés par les Européens et que seuls les migrants sont prêts à exercer ? Dans l’absolu, l’exode des jeunes n’est pas une solution pour l’Afrique. Mais le plus triste, c’est que je n’entends pas souvent ce discours. Les jeunes qui partent par amour du voyage, c’est une chose. Mais, ceux qui partent en quête de travail, c’en est une autre et ce n’est pas admissible : voilà ce que nos dirigeants devraient dire ! L’Afrique est un continent en chantier. Comment changer de fonctionnement pour éviter que tous ces jeunes désœuvrés et sans perspective aient si peu de respect pour leur propre vie et pour leur propre pays au point de se lancer dans de tels voyages ? Ce n’est certes pas moi qui vais pouvoir changer cela, mais il y a beaucoup de choses à faire sur le plan de l’éducation et de l’accompagnement. Il me tarde de voir des actions menées dans ce sens, de voir une Afrique qui sait contenir, former et créer les conditions d’épanouissement pour ses enfants.
 

Rester est-il perçu comme un acte de résistance ?

Résister, c’est aller à contre-courant, c’est suivre une logique qui n’est pas commune. Aujourd’hui, dire à des jeunes : « vous n’avez rien à faire en Europe ! » peut être mal interprété. Il y a de fortes chances pour que cette mise en garde soit mal reçue. Ils pourraient tout simplement penser qu’on ne souhaite ni leur bonheur, ni leur épanouissement. Loin de moi l’idée qu’ils ne sortent jamais ! Il est légitime qu’ils aient envie d’ailleurs, mais pas au point de prendre les risques qu’on sait qu’ils prennent.
 

Le Mali est le troisième producteur d’or en Afrique, ce n’est pas rien tout de même ! Il nous appartient de trouver des solutions pour que les enfants du pays trouvent du travail chez eux.


Il fut un temps où, sur les rives de Lampedusa, on allait soigner les tortues de mer dans le cadre de WWF…

C’est fou ! Penser qu’il nous est plus facile de porter secours à des tortues de mer plutôt que de sauver nos propres frères et sœurs… Les tortues, elles, n’ont pas besoin de titre de séjour et c’est là toute la différence. Ne confondons pas migrants et réfugiés ! Les réfugiés viennent du Moyen-Orient et fuient la guerre, tandis que la plupart des migrants viennent du continent africain. L’agressivité envers les migrants est due à l’idée selon laquelle ces derniers viennent profiter du confort des autres parce qu’ils n’ont pas été capables de construire quelque chose chez eux. Les grandes sociétés internationales cotées en bourse exploitent nos ressources et se servent de nos matières premières, si bien que les Africains se sentent légitimes lorsqu’ils demandent des aides à l’étranger. Cela produit un effet pervers. Il faudrait que les Africains se réveillent et dénoncent les abus d’un côté et l’assistanat de l’autre. Il faudrait qu’ils se refusent d’être du côté de ceux qui demandent de l’aide et se positionnent du côté de ceux qui vendent au juste prix. Et c’est ainsi que nous pourrons parler d’égal à égal. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est la seule et unique condition du changement.
 

C’est le discours que vous tenez aux artistes que vous accompagnez dans le cadre de votre Fondation ?

Absolument ! Avoir une unité de production à Bamako, pouvoir créer mes spectacles ici est essentiel à mes yeux. Faire des projets « made in Mali » qui se vendent ensuite à l’international, c’est permettre à des Maliens d’être en charge de la communication, de la production, de l’organisation. Cela nous permet de ne pas entrer dans une logique selon laquelle il faudrait l’aval d’un artiste européen pour travailler en Europe. Je dois arriver à me faire accepter avec ce que je sais faire, ce qui ne signifie pas que j’évite toute forme de collaboration. Bien au contraire, j’apprécie les collaborations qui se font sur la base d’une envie commune et d’un respect mutuel entre deux artistes, et non pas d’un artiste européen qui viendrait « aider » un artiste africain.
 

Il faut créer les conditions nécessaires pour réussir à nous imposer en Afrique comme des partenaires dignes.


Fil rouge de l’œuvre de Maylis de Kerangal, la mer est omniprésente dans l’histoire de Didon et Énée telle que souhaite la raconter Vincent Huguet. Qu’est-ce-que les rives de Carthage disent de l’errance, de l’exil et de la reconstruction ?

La mer évoque l’ouverture, la perspective… Elle alimente les questionnements de ceux qui se trouvent  au-delà. Les étendues en général évoquent cela, que ce soit les mers ou les déserts. La mer stimule l’imagination. Elle permet de se voir autrement et de se projeter au-delà. Elle donne l’envie et le courage de se reconstruire – ailleurs comme en nous-mêmes. On constate une imagination accrue chez les peuples qui ont la mer. Car la situation géographique détermine le comportement social d’un peuple donné. La mer étend à l’infini les limites de l’imagination et favorise la réalisation de ce qu’on souhaite atteindre.
 

Choisir de vivre en Afrique ne signifie pas rompre le dialogue avec le reste du monde. Bien au contraire, vous contribuez à tisser des liens entre l’Afrique et le monde de multiples manières, n’est-ce pas ?

Les projets de la Fondation nous relient souvent à des artistes d’Europe, ce qui nous permet de vivre de riches échanges, de laisser des empreintes de part et d’autre dans notre compréhension des autres cultures. Il me tient à cœur de maintenir ces formes d’échange et d’accueil. Il est très important que le Mali soit un pays doté de salles de spectacle, de studios de répétition et d’enregistrement et puisse accueillir des projets autant que les créer. Il faut multiplier les occasions de rencontre avec des artistes locaux. C’est aussi une façon de réapprendre au public malien à sortir de chez lui, à aller voir des spectacles. La télévision a beaucoup changé les pratiques culturelles : nos parents étaient plus actifs en terme de sorties et d’activités culturelles que ma génération. C’est un réflexe à retrouver. Avoir un lieu culturel dans son quartier est un bon début, en faire un lieu de vie est la seconde étape.


Entretien avec Rokia Traoré, propos recueillis par Aurélie Barbuscia