Publiée le 2 juin 2014

RÉSIDENCES D’ARTISTES AU CŒUR DES MAISONS D’OPÉRA

Le 30 mars dernier, la Monnaie présentait la création mondiale de Au Monde, opéra de Philippe Boesmans sur un livret de Joël Pommerat. Ce sera le sixième opéra du compositeur belge, le cinquième créé à la Monnaie sur une période de trente ans.  C’est Gerard Mortier qui, après avoir créé en 1983 La Passion de Gilles, a invité Philippe Boesmans en résidence, une association qui a donc été prolongée sous ma direction et sous celle de Peter de Caluwe. J’ai eu le privilège d’initier et de suivre de près la création et la diffusion de trois de ces opéras : Reigen (1993), Wintermärchen (1999) et Julie (2005). Ces trois ouvrages ont connu un retentissement considérable, et ont fait l’objet de multiples reprises et nouvelles productions un peu partout en Europe (1).
Cette association entre une maison d’opéra et un compositeur est exceptionnelle à plus d’un titre, notamment en raison de sa longévité. L’artiste et l’institution en ont retiré des avantages considérables : qualité des créations, circulation internationale des productions, adhésion d’un large public, amélioration de l’image de l’opéra contemporain, renforcement de la dynamique artistique de la maison, etc.
Je pose dès lors la question : pourquoi les maisons d’opéra en Europe ne consacreraient-elles pas le principe de résidences de compositeurs dans leurs murs ? On dit que la création contemporaine n’a pas de public : rien n’est plus faux ! Les créations de Boesmans, Eötvös, Saariaho, Dusapin, Adès, Francesconi, Rihm ou Benjamin, pour ne citer qu’eux, remportent partout un franc succès, bien au-delà du cercle restreint des amateurs de musique contemporaine. A Amsterdam, Berlin, Bruxelles, Francfort, Londres, Lyon, des institutions lyriques dirigées par des gestionnaires éclairés montrent que l’opéra n’est pas mort, que la création (re-)vit de manière réjouissante.
Imaginons un instant le paysage culturel européen, si la plupart des opéras – et des orchestres ! – invitaient en résidence des artistes créateurs : non seulement le nombre de créations serait multiplié, mais surtout ces résidences resserreraient les liens entre les institutions, leurs publics et les créateurs, offrant à ceux-ci des conditions de travail et d’insertion professionnelle privilégiées. Le coût de ces résidences est absolument marginal, au regard des budgets investis dans ce secteur ; le profit serait majeur, en termes de créations, d’élargissement du répertoire, de rajeunissement des publics, de renouvellement de l’image de la musique « classique ».
En outre, la présence d’un créateur dans une institution musicale déborde le cadre des créations qu’il lui destinera : l’artiste apporte un regard, un imaginaire, une parole, une créativité qui permettent à la maison de se rajeunir, de bénéficier du réseau artistique propre aux créateurs.
Cette perspective me semble particulièrement importante pour les jeunes compositeurs : le contact direct avec chanteurs et musiciens se révèle infiniment plus riche que tous les cours de composition, surtout s’il s’agit d’opéra. L’interdisciplinarité n’est pas le point fort de nos conservatoires européens, et c’est le plus souvent sur le terrain que se créent les équipes, les projets, les expériences fondatrices. Il importe dès lors d’accompagner les créations de manière spécifique, d’organiser des ateliers permettant à l’équipe de création de se trouver un langage commun, de développer une vision commune, de résoudre ensemble les problèmes spécifiques de chaque nouvelle œuvre. La résidence d’artistes est à cet égard un outil privilégié.

Depuis 2007, l’Académie du Festival d’Aix propose aux jeunes créateurs (compositeurs, écrivains, metteurs en scène, artistes visuels, etc.) un Atelier Opéra en création. Certains d’entre eux ont vu ensuite leurs créations présentées par le Festival, d’autres ont pu constituer des équipes et se mettre au travail, tous se sont rapprochés du monde de l’opéra, qu’ils connaissaient généralement très mal. Le Festival en a retiré des contacts privilégiés avec cette jeune génération d’artistes passionnants, riches, attentifs à de nouvelles rencontres avec les publics d’aujourd’hui et de demain. Ainsi, un an après le succès phénoménal de Written on Skin de George Benjamin en 2012, les six représentations de The House Taken Over du jeune compositeur Vasco Mendonça ont été sold-out en 2013, bien avant celles de Rigoletto !

Bien entendu, il n’y a pas un modèle unique pour ces associations entre institutions musicales et créateurs. Les formes peuvent être multiples, associations limitées dans le temps ou résidences de longue durée… L’important c’est d’y travailler avec conviction et détermination. Le futur de notre vie musicale et de l’opéra est à ce prix.

Bernard Foccroulle