Pinocchio - Festival d'Aix-en-Provence 2017
Patrick Berger / artcompress

Rencontre avec Julie Boulianne et Marie-Ève Munger

Vendredi 7 juillet 2017

La première de Pinocchio vient d'avoir lieu, remportant un franc succès. Rencontre croisée avec Julie Boulianne - La chanteuse de cabaret / le mauvais élève - et l'ancienne artiste de l'Académie du Festival d'Aix, Marie-Eve Munger - La fée-, deux artistes québécoises à retrouver dans cette création mondiale présentée au Festival d'Aix jusqu'au 16 juillet 2017.

 

Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur l’œuvre ? Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages ? 

Marie-Ève Munger : Boesmans a écrit un rôle de fée dans la pure tradition du xixe siècle, Massenet ou autre. En amont, il m’avait posé quelques questions sur le type de rôles que je chantais, l’extrémité de ma tessiture, ma zone de confort vocal, etc. J’ai reçu la partition avec un grand bonheur : elle est toute en magie, c’est très agréable. Quant au travail de Pommerat, il est très épuré, il va à l’essentiel.

Julie Boulianne : Le personnage de la chanteuse de cabaret a beaucoup évolué. Il est devenu beaucoup plus intéressant sur la fin, quand Joël a décidé d’en faire une étoile obscure, abîmée par la vie, d’un cabaret de seconde zone, mais qui n’en conserve pas moins une forme de beauté touchante. Un metteur en scène a besoin de temps pour connaître la personnalité et les possibilités de l’interprète qu’il a devant lui. Après quelques semaines, il a capté en moi quelque chose qui pouvait mener à ce type de figure. Peut-être qu’une autre artiste l’aurait entraîné vers autre chose.

Pour moi, ce personnage n’est pas sans lien avec l’autre rôle que je tiens dans cet opéra : la figure du mauvais élève. Cette chanteuse est simplement plus avancée en âge et en expérience. On a l’impression que, comme lui, elle a côtoyé un milieu défavorisé, violent. Elle était probablement jolie, elle a voulu profiter d’une belle voix, mais elle s’est fait prendre au jeu. Désormais, elle est prisonnière de ce cabaret sordide comme le mauvais élève s’est laissé berner par les charmes trompeurs du « pays de la vraie vie ». Personne ne l’écoute : c’est un diamant qui n’est pas dans son écrin. Elle boit pour supporter son malheur. Pour l’un comme pour l’autre, la leçon est que des mauvaises décisions débouchent sur de mauvaises surprises qui, parfois, peuvent être fatales.

Comment s’est déroulé votre travail avec Philippe Boesmans et Joël Pommerat ?

Julie Boulianne : Il devait faire avec la rencontre et la superposition de deux univers. C’est ce qui fait que l’opéra est si riche, multidimensionnel. La musique de Philippe semble facile à chanter mais, en réalité, elle est très exigeante, elle demande beaucoup de précision. Le personnage du mauvais élève exige que je me donne à fond, de manière très dramatique : c’est un véritable défi. Parfois, il faut également rendre compte d’un décalage entre la musique et l’état d’esprit du personnage. Par exemple, la petite chanson du mauvais élève défiant le maître d’école semble légère mais, en réalité, elle est pleine revendication. Joël  voulait que cet aspect – cette revendication quasi révolutionnaire – transparaisse : il n’a pas parlé de la dimension sociale et politique de manière claire, mais elle est évidente. Et puis, de manière générale, il faut faire avec l’extrême beauté de cette orchestration toute en légèreté. C’est très difficile.

Marie-Ève Munger : Joël a voulu que la fée reste dans l’étrangeté  tout en ayant quelque chose de très concret. Cela prend la forme d’un numéro de funambule incroyablement délicat.
En fait, moi aussi mon personnage est double. Lorsque la fée apparaît incognito, elle est très différente de ce qu’elle montre dans ses deux grandes scènes. La fée, c’est vraiment la figure maternelle. 

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Comment comprenez-vous l’épisode célèbre du nez qui s’allonge quand le personnage ment ?

Pour moi, le nez qui s’allonge, c’est une forme de torture : c’est pour que l’on voie jusqu’où Pinocchio est prêt à aller. La fée incarne une force bienveillante, mais qui ne laisse rien passer. Elle sait qu’il lui ment.

Quel est selon vous le message de Pinocchio ? Est-ce que cela entre en résonance avec votre propre parcours ?

Julie Boulianne : La métaphore de Pinocchio, ce serait de mesurer si l’on est digne de ce grand cadeau de la vie. L’idée est que, dans la vie, il faut construire solidement les bases de sa personnalité, sinon tout peut facilement s’effondrer.
Le « pays de la vraie vie », c’est quand on prend le chemin de la facilité : c’est le piège de la drogue, les addictions, le recours aux substances illicites pour tenter d’être heureux.

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Comment avez-vous vécu ces quelques semaines de travail collectif très intense ?

Marie-Ève Munger et Julie Boulianne : Nous avons vécu de très bons moments de troupe. Tout le monde s’est bien entendu, il y a eu une bonne chimie entre nous.

Julie Boulianne : Le processus de travail a été un peu différent par rapport à mes expériences précédentes. Le fait que Joël Pommerat vienne du théâtre a apporté une chronologie et une structure de travail différentes. Dès la première journée, nous avons travaillé en costumes et les techniciens testaient sur nous les éclairages. Nous avons eu la chance d’engager de merveilleuses relations avec eux : la production est lourde sur le plan technique, avec de nombreux changements de décors. Ils ont appris le spectacle en même temps que nous et tout s’est mis en place progressivement mais rapidement.

Quelle expérience avez-vous du Festival d’Aix ? Qu’en retirez-vous aujourd’hui ?

Marie-Ève Munger : J’y viens pour la troisième fois. J’ai d’abord été membre de l’Académie pour un projet autour de L’Enfant et les sortilèges de Ravel. Puis l’année suivante, j’étais la quatrième servante dans l’Elektra mise en scène par Patrice Chéreau. Cette expérience a été déterminante pour moi.
On ne s’ennuie jamais ici. On retrouve des artistes avec lesquels on a travaillé auparavant. Les spectacles sont originaux, audacieux. J’y suis très heureuse.

Julie Boulianne : Moi aussi…même si je me languis parfois un peu du Canada ! C’est amusant : dans Pinocchio, nous sommes six chanteurs, dont deux canadiennes ! Et il y en a encore deux parmi les doublures ! …Mais aussi Philippe Sly dans Don Giovanni ! Nous sommes bien représentés !

Marie-Ève Munger : Moi, j’ai fait le grand saut : j’habite à Paris désormais !
…Au fait, il paraît qu’il y a un restaurant de poutine, ici à Aix ! Mais je n’ai pas essayé. Pas encore. Ce n’est pas la température qui m’arrête ! Cela se mange en toute saison ! Rires.