DR

Rencontre avec Frank Siera, participant de l'Atelier Opéra en Création 2018

Lundi 23 juillet 2018

Parmi les participants à la résidence d’Opéra en Création 2018 figure un jeune auteur nommé Frank Siera qui vient d’écrire son premier livret d’opéra. Composé par Willem Jeths et mis en scène par Marcel Sijm, l’opéra s’intitule Ritratto. Sa première aura lieu au Dutch National Opera en 2020. Retour sur le processus créatif d’un opéra d’aujourd’hui !

 

Écrire le livret d’un opéra, qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?

Ritratto est mon premier livret d’opéra, même s’il est vrai que j’ai déjà écrit des textes ayant été mis en musique. Pour moi, le livret est la base, car il contient le message que nous souhaitons transmettre au public. À nous ensuite de savoir délivrer ce message ! De la même manière que le sculpteur travaille à partir d’un matériau auquel il donne forme, le livret est la matière première sur laquelle vont se greffer toutes les autres disciplines. La première question qu’il faut donc se poser est : qu’est-ce-que je veux vraiment atteindre ?

Cette question se pose-t-elle en termes de communication avec le public ou d’enjeux artistiques ?

J’entends par là : Dans quel état d’esprit le public doit-il sortir de mon opéra ? Quels moyens vais-je employer pour atteindre une telle réception ? Quels sont les mots les plus opportuns pour délivrer le message qui m’est cher ?

Quelle relation entretiennent les compositeurs et les librettistes aujourd’hui ?

Pour revenir aux origines du projet d’opéra Ritratto, il faut savoir que c’est le compositeur qui a suggéré le sujet. Or, ce qui est surprenant c’est que ce sujet s’adapte parfaitement à ma plume. J’ai pour habitude de m’inspirer d’histoires vraies pour écrire, et Luisa Casati, l’héroïne de notre opéra, a réellement existé. On a donc commencé à jeter les bases de cette histoire en gardant toujours à l’esprit ce que nous souhaitions communiquer au public. Je me suis dès lors lancé dans l’écriture en prenant soin de partager régulièrement avec Willem Jeths les avancées de ce travail. Une fois la première version achevée, nous nous sommes réunis autour d’une table – le compositeur Willem Jeths, le dramaturge Klaus Bertisch, le metteur en scène Marcel Sijm, et moi-même – et nous avons longuement discuté et débattu. Après plusieurs moutures, le livret est né, du moins celui à partir duquel le compositeur a commencé à travailler d’arrache-pied. Mon travail est cependant loin d’être terminé : je reste désormais à la disposition de Willem Jeths qui me sollicite régulièrement pour comprendre mieux le sens de telle phrase, la portée de tel mot.

Et quant aux choix des voix et des tessitures, avez-vous votre mot à dire ?

Oui, j’exprime mon opinion à ce sujet, mais puisque c’est la première fois que j’écris pour l’opéra, je me sens tout de même un peu débutant. Mon jeune âge aussi m’incite à ne pas craindre d’exprimer mes idées tout en faisant confiance et ne rien imposer. Je suis le seul de l’équipe à avoir moins de 30 ans. Si je suis très heureux d’avoir l’opportunité de faire cette expérience, je dois avouer que l’opéra reste pour moi un nouveau monde. Pour ce qui est de mon texte, j’ai une idée assez précise de ce que je souhaite, mais pour les autres disciplines, je ne suis pas certain d’être le mieux placé pour exprimer une quelconque opinion.

Quelles qualités un opéra d’aujourd’hui doit avoir ?

La forme de l’opéra est selon moi capable, mieux que tout autre, de délivrer des messages. Pour autant, cette forme n’a de sens que si elle se met au service du propos. Certains disent au sujet des conventions propres au genre de l’opéra : « c’est ainsi et ce n’est pas autrement », sans penser au sens même de l’ouvrage. Mes seules préoccupations sont les suivantes : faire en sorte que le public sorte de la salle avec un nouvel esprit, que l’opéra insuffle si ce n’est un sursaut, pour le moins un nouvel élan, et qu’il parvienne à nous toucher.

Vous avez donc toujours le public à l’esprit ?

Absolument ! Ce souci du public doit prévaloir quel que soit l’expression artistique, que ce soit pour un opéra, du théâtre musical, un tableau ou un film. Devons-nous vraiment étiqueter l’opéra ? C’est d’ailleurs plus facile ainsi, car ça resserre les possibilités et nous oblige à faire des choix. Lorsque l’opéra sait s’adapter aux publics, ça marche ! Nul besoin alors de se questionner quant à la légitimité du genre opératique dans notre société actuelle. Si la rencontre avec le public n’est pas un rendez-vous manqué, à quoi bon se préoccuper au sujet de l’avenir de l’opéra ? Je réalise cependant que c’est plus facile à dire qu’à faire et que c’est un genre des plus challenging !

En prenant part à ce workshop, que venez-vous chercher au juste ?

Je souhaite explorer mon rôle et ma place dans le monde de l’opéra. Comme je le disais précédemment, je suis plus familier du monde du théâtre, et l’opéra reste une nouveauté dans ma vie. Me voilà donc encore en phase de découverte, alors bien sûr, je veux connaître mieux ce monde, mais ce n’est pas la seule raison de ma venue. J’ai besoin de comprendre quelle place je peux occuper dans le monde de l’opéra et quel rôle j’ai à y jouer, pas seulement en tant que librettiste, mais aussi et surtout, en tant que personne qui souhaite porter un message.


Entretien avec Frank Siera, propos recueillis et traduits par Aurélie Barbuscia