— Au festival

Publiée le 26 juin 2017

The Rake's Progress depuis la fosse

Public - Théâtre de l'Archevêché - Fosse d'orchestre - Festival d'Aix-en-Provence 2012
© Jean-Claude Carbonne

Rencontre avec Philippe Aïche, premier violon solo de l’Orchestre de Paris

L’édition 2017 du Festival d’Aix marque le grand retour de l'Orchestre de Paris ! Au programme : deux opéras – Carmen de Bizet et The Rake's Progress de Stravinski – mais aussi un grand concert symphonique autour de Schubert, Beethoven et Stravinski. À quelques jours des premières, rencontre avec Philippe Aïche, premier violon solo de l’Orchestre de Paris, heureux de revenir à Aix-en-Provence pour interprêter The Rake's Progress...

La dernière fois que l’Orchestre de Paris a pris part au Festival d’Aix, c’était en 2013 pour Elektra de Strauss, mais également pour deux concerts symphoniques dirigés par Alain Altinoglu et Esa-Pekka Salonen, quel souvenir gardez-vous de cette édition ?
Je n’ai participé à l’époque qu’aux deux concerts symphoniques, ce fut donc un passage furtif sur la place aixoise, cinq ou six jours tout au plus… Je garde en revanche un souvenir impérissable de l’été 2003, une édition épique s’il en est : une canicule écrasante, mon épouse enceinte et La Traviata avec, pour toile de fond, la grève des intermittents… Rocambolesque !

Cet été, l’opéra The Rake’s Progress vous attend à Aix, quel est votre ressenti à quelques semaines de l’échéance ?
Jouer un opéra est une magnifique opportunité pour notre orchestre qui a rarement le loisir de sortir du grand répertoire symphonique, aussi sublime soit-il. Il est bon de créer des appels d’air et l’opéra en est un, de même que l’Orchestre de l’Opéra de Paris se produit assez régulièrement dans le domaine symphonique pour être sur scène et ressentir la musique autrement que dans la fosse. C’est pour nous tous une expérience enrichissante parce que dépaysante.

Vous jouerez sous les étoiles depuis la fosse du Théâtre de l’Archevêché qui, autrefois servait à accueillir les carrosses dans la cour de service… Comment vous-appropriez-vous un lieu aussi insolite ?
C’est une grande émotion pour moi de revenir dans la fosse de l’Archevêché : la scène historique du Festival. Les conditions y sont pourtant particulièrement difficiles pour l’orchestre. La fosse est assez étroite, la chaleur est généralement écrasante au mois de juillet si bien que l’on est contraint de profiter de la fraîcheur du matin ou d’attendre celle du soir pour répéter. Il en est de même du soleil de Provence. Il faut attendre la tombée de la nuit pour pouvoir commencer les spectacles dans l’obscurité et veiller à ce que le soleil ne frappe pas sur la fosse. Une fois ces obstacles surmontés et que le spectacle commence, la magie opère… Encore faut-il que les cieux soient cléments car, on connaît bien les risques du plein-air ! Je me souviens avoir joué La Belle Hélène d’Offenbach dans la fosse de l’Archevêché. Un soir qu’il pleuvait, le pianiste avait joué la partie d’orchestre sur scène pour que le spectacle puisse avoir lieu… des instants inouïs…

 

C’est une expérience très enrichissante que de travailler aussi longtemps sur la même œuvre. Dans le domaine symphonique, nous avons l’habitude de changer de répertoire en permanence. Prendre le temps de s’arrêter un mois sur deux œuvres lyriques ne peut que renouveler, pour ne pas dire régénérer, le regard que nous portons sur la musique.

Un grand concert réunissant des symphonies de Beethoven et de Schubert aura également lieu au Grand Théâtre de Provence, travaillez-vous différemment qu'il s'agisse d'un opéra ou d'un concert ?
La préparation d’un opéra est foncièrement différente de celle d’un concert. La notion même de temps n’est pas la même. Le rôle que l’on est censé jouer suppose un travail et une posture spécifiques. À l’opéra, le temps de préparation est aussi long que les contraintes sont nombreuses. Nous ne sommes pas seuls : il faut prendre en considération les chanteurs, le travail sur le plateau, la mise en scène et d’autres paramètres encore. Pensons également à la longueur des œuvres lyriques pouvant parfois aller jusqu’à 5h. Cela requiert nécessairement une plus grande endurance. On est avant tout au service du plateau et de la mise en scène. Pour faire face à toutes ces contraintes techniques, il faut être à disposition et faire preuve d’une certaine souplesse, et surtout de patience.

Qu’est-ce que se frotter à l’opéra apporte à l’Orchestre de Paris ?
C’est une expérience très enrichissante que de travailler aussi longtemps sur la même œuvre. Dans le domaine symphonique, nous avons l’habitude de changer de répertoire en permanence. Prendre le temps de s’arrêter un mois sur deux œuvres lyriques ne peut que renouveler, pour ne pas dire régénérer, le regard que nous portons sur la musique. C’est presque de l’ordre de l’hygiène musicale et ça a le mérite de renforcer les liens entre l’Orchestre et son chef.

En général, comment vous préparez-vous à l’exécution d’un nouvel opéra ?
En tant que violon solo, quelle que soit l’œuvre abordée – lyrique ou symphonique –  je me renseigne à son sujet. Ayant la double casquette de violon solo et de chef d’orchestre, j’ai pris l’habitude de me documenter en lisant la partition, en écoutant les enregistrements (si tant est qu’ils existent), en revenant sur la genèse des œuvres, l’argument et sur les éventuelles mises en scènes. Bref, il s’agit d’aller au-delà du travail de sa propre partition et des traits d’orchestre afin d’avoir une vision globale de l’œuvre, sans quoi ma participation serait réduite à un geste mécanique et, disons-le franchement, rébarbatif et peu artistique. 

Avez-vous déjà eu le temps de survoler la partition de The Rake’s Progress et, si c’est le cas, quelles sont selon vous les particularités esthétiques et techniques de cet ouvrage ?
Il s’agit d’un opéra à la forme classique pour lequel Stravinski s’est très certainement inspiré des opéras de Mozart. Émaillé de récitatif avec clavecin et d’airs, l’ouvrage n’est pas aussi tendu instrumentalement pour les cordes comme pourrait l’être un opéra de Wagner ou de Strauss. C’est une œuvre qui requiert un effectif réduit, comme ceux de Mozart, et dont le langage néoclassique ressemble peu ou prou à l’écriture des deux Suites pour petit orchestre que nous interprèterons au Grand Théâtre de Provence le 10 juillet. C’est un langage à la fois riche et abordable.

Des rêves, des attentes particulières quant à ce grand retour au Festival d’Aix-en-Provence ?
Ayant la chance de passer un mois sur Aix, j’espère vivre quelque chose de fort musicalement parlant, tant dans ce que nous serons amenés à produire que dans ce que j’aurai le loisir d’entendre. Je compte bien voir des choses en dehors de nos productions et y retrouver de nombreux collègues. Une expérience de plus dans une vie pleine de musique.

Propos recueillis par Aurélie Barbuscia, mai 2017