— Carnets de Bernard Foccroulle

Published on 11 juillet 2016

Questions autour de la crÉation de KalÎla wa Dimna

Kalîla wa Dimna est le premier opéra chanté en arabe à être présenté au Festival d’Aix-en-Provence. Cette programmation suscite forcément beaucoup de questions.

Pourquoi un opéra chanté en arabe au Festival d’Aix ?
Depuis une dizaine d’années, le Festival n’a cessé de s’ouvrir aux musiques méditerranéennes et aux créations interculturelles. Ces cultures musicales constituent un patrimoine d’une extraordinaire richesse, qui ne peut que nourrir les artistes européens, y compris au sein du monde lyrique. Il était donc logique que le Festival passe commande au compositeur franco-palestinien Moneim Adwan d’un opéra chanté en arabe, fondé sur la double tradition musicale et poétique des pays arabes.

Kalîla wa Dimna est-il  le premier opéra chanté en arabe ?
Non, il y a eu d’autres opéras chantés en arabe, notamment par Ahmed Essyad ou Zad Moultaka. La particularité de « Kalîla » est de puiser sa source première dans la tradition musicale orientale, et non pas dans la tradition occidentale. Il ne s’agit pas d’une tradition populaire, mais de musique savante : la musique arabe savante a développé au cours des siècles un langage spécifique et complexe, basé sur la transmission orale et l’improvisation. La vocalité de « Kalîla » est typiquement orientale, avec une ornementation très subtile et l’utilisation de quarts de tons. Cela n’empêche pas « Kalîla » d’être marqué du sceau de la modernité, tant sur le plan du livret bilingue que de la composition musicale. Moneim Adwan varie les modes (ou maqâms) pour créer l’atmosphère spécifique de chaque scène et caractériser les différents personnages ; il porte la rythmique orientale à un niveau de complexité et de flexibilité hors norme. Outre la dimension lyrique typique de la musique arabe, il superpose les voix, les assemble en chœurs, il met en musique des dialogues dramatiques. L’instrumentation est à la fois traditionnelle, par le choix des cinq instruments et des modes de jeu, et innovante par la dramaturgie musicale : liaison de chaque instrument à un des personnages, transformation du jeu monodique en polyphonie, etc. Pour des oreilles orientales, cette modernité est évidente. Pour des oreilles occidentales, au-delà de la séduction immédiate ou de l’impression « exotique », il importe d’aller à la rencontre de cette musique et de la tradition qui l’a inspirée afin d’en reconnaître toute la saveur et la dimension prospective.

« Kalîla » a-t-il sa place dans un Festival d’opéra ?
Oui, il est très important à mes yeux que les festivals et maisons d’opéra s’ouvrent davantage aux créations interculturelles. Au fil des ans, le Festival d’Aix est devenu un lieu privilégié de rencontres et de collaborations entre artistes provenant de différentes origines. Cette création, initiée dans le cadre du Festival, y a donc toute sa place. Elle invite les spectateurs, amateurs et professionnels, à porter un regard renouvelé sur nos héritages culturels.
J’espère que cette création continuera à grandir et à mûrir au gré des tournées à venir et des rencontres avec d’autres publics. Je forme le vœu que d’autres créations empruntent des voies similaires et contribuent à enrichir à la fois le territoire de l’opéra et le monde des musiques orientales.  

Bernard Foccroulle

Brève analyse musicale de l’opéra Kalîla wa Dimna parue dans Avant-Scène Opéra