Robert Wolanski

POUR UN PORTRAIT DE MARIUSZ TRELIŃSKI

Mardi 3 avril 2018

Centré sur le personnage de Renata – jeune femme victime de délires et d’hallucinations – L’Ange de feu trouve en la personnalité de Mariusz Treliński son metteur en scène idéal. L’univers kafkaïen dans lequel il entend nous plonger ne peut que décupler les potentialités scéniques de cette quête obsessionnelle puissamment mise en musique par un Prokofiev aux portes de l’expressionnisme… De quoi faire de cette histoire d’amour irrésistiblement barrée un véritable rêve épileptique. Rendez-vous à partir du 5 juillet 2018 au Grand Théâtre de Provence !

 

Depuis l’âge de quinze ans, je regarde le monde à travers le viseur d’une caméra.

Nul ne s’en étonnera : Mariusz Treliński souffle ses vingt bougies dans la prestigieuse école de cinéma de Łódź en Pologne. Une vie d’étudiant troublée par la proclamation de « l’état de guerre » qui, dès 1981, précipite la décomposition du monde soviétique. Mariusz Treliński devient alors le témoin oculaire de l’avant comme de l’après : un premier téléfilm sous le régime communiste, puis des films et des productions théâtrales dans un pays métamorphosé que le réalisateur se plaît à découvrir autant qu’à interroger. Suscitant le scandale, son film The Egoists – qu’il considère comme le plus dangereux de tous – brosse le portrait de l’actuelle élite varsovienne pour laquelle alcool, drogue et sexe riment avec perversion.

 

Je suis arrivé à l’opéra en outsider.

Ce terrain qui lui est jusqu’alors inconnu ne tarde pas à se laisser conquérir, pour ne pas dire défricher par le cinéaste polonais. Dès 1996, Mariusz Treliński se prête au jeu de la mise en scène d’opéra et remporte son premier succès international en 1999. Sa production de Madame Butterfly que Plácido Domingo définit comme étant la plus belle de sa vie contribue à faire du réalisateur l’une des coqueluches de la scène lyrique contemporaine.

 

C’est avec des images que je raconte des histoires, d’une certaine manière, je peins les opéras…

Transposer les diverses intrigues dans la période contemporaine : tel est le parti pris de Mariusz Treliński qui tente de combiner la beauté de la musique et les codes de l’opéra, d’un côté, avec les interprétations, sensibilités et esthétiques actuelles, de l’autre. C’est ce qu’il fait dans ses mises en scène, mais c’est aussi ce qui fonde ses choix artistiques pour la scène de l’Opéra national de Pologne dont il est le directeur artistique depuis 2008. Placé entre ses mains, le Théâtre Wielki de Varsovie revêt dès lors un nouveau visage. Il faut dire que Mariusz Treliński met tout en œuvre pour que des outsiders de son acabit soient invités à rejoindre la Maison, côté scène comme côté salle.

 

Toutes mes productions sont connectées à des choses qui me sont arrivées dans la vie, soit directement, soit spirituellement.

Aussi Mariusz Treliński met-il l’accent sur les névroses dont souffrent la plupart des personnages d’Eugène Onéguine et rompt par là même avec le contexte russe dans lequel l’ouvrage s’inscrit. Il en résulte un spectacle que la presse juge à la fois « étrange et fascinant » tant il est capable de mettre en relief la force et la modernité de l’opéra de Tchaïkovski. Et puisque de modernité il est question, quoi de mieux que déplacer l’action de Manon Lescaut dans une station de métro parisien pour faire de l'héroïne puccinienne notre contemporaine ? Érotisme et luxure sont encore au rendez-vous dans Powder her face de Thomas Adès, opéra truffé de clins d’œil au néo-pop art, au punk rock, ainsi qu’aux paysages urbains du peintre américain Edward Hopper. Touche glamour s’il en est : le lit conjugal de la duchesse se transforme en baignoire mortifère où cette dernière s’ouvre les veines à l’aide de son flacon de parfum.

 

J'ai toujours été fasciné par les films des années 1940, notamment pour leur érotisme étouffé […] les cinéastes hollywoodiens ne pouvaient rien montrer d’explicitement violents ou érotiques, mais ces choses bouillonnaient souvent sous la surface.

Les mises en scène de Mariusz Treliński multiplient les références cinématographiques. Le couplage scénique, Iolanta/Le Château de Barbe-Bleue relève ainsi du thriller, voire du film d’horreur et flirte volontiers avec l'esthétique du film noir. Quant à Tristan und Isolde, l’intrigue se déroule dans un navire de guerre, un espace qui, à première vue, semble contemporain mais s’avère intemporel. En toile de fond, 2001 : l’Odyssée de l’espace et Matrix, mais aussi des considérations métaphysiques et autres allusions à la guerre froide, voire à des conflits planétaires.


Aurélie Barbuscia