— Académie — Passerelles

Publiée le 19 juillet 2016

Musiques à la Savine

Musiques à la Savine
© Antoine Combier

Il est des expériences que l’on n’oublie pas. Le 15 juillet dernier, en plein cœur de la cité de la Savine à Marseille, les personnes réunies autour de l’échange musical proposé par l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée et le jazzman Raphaël Imbert ont vécu l’un de ces moments rares, à l’occasion des 25 ans de la Sound Musical School… Entre les tours d’habitation, chants traditionnels comoriens et mélodies méditerranéennes réinventées ont fait de cet événement une fête, placée sous le signe de l’écoute, du partage et de l’échange entre les cultures. Une aventure musicale et humaine unique, dont les jeunes musiciens de l’OJM se souviendront longtemps, eux aussi.

Voilà 25 ans que la Sound Musical School propose un enseignement musical au cœur des quartiers nord. Et 5 qu’elle compte parmi les précieux partenaires des services Passerelles du Festival d’Aix. Actuellement en formation au sein de la session de création interculturelle, les jeunes musiciens de l’OJM ont apporté leur contribution à cet anniversaire, sous la forme d’une restitution publique des créations collectives qu’ils élaborent depuis près d’une semaine avec leur encadrant, Raphaël Imbert. « Presque chaque jour, chacun de nous suggère une mélodie. Ce peut être un air traditionnel, ou une création originale, dont nous pensons qu’il peut convenir à ce groupe, et Raphaël propose des arrangements», explique Andre, guitariste venu du Portugal. « Nous suggérons une mélodie traditionnelle, et nous essayons de trouver notre manière de l’interpréter, selon les différentes influences dont nous sommes baignés. L’idée étant que chacun trouve son propre son, sa propre identité musicale, tout en restant dans l’esprit d’une création collective ! ». Présentées par Raphaël Imbert, les mélodies racontent un peu de l’histoire de chaque musicien : « quand Raphaël nous a demandé de choisir une mélodie », explique Jawa, ‘ûdiste syrienne installée à Amsterdam, « j’ai pensé à quelque chose d’émouvant, que je puisse ressentir comme proche de moi. J’ai donc proposé une chanson libanaise, qui signifie : « Le vent qui vient de mon pays ». Cette chanson a du sens pour moi, je la joue souvent avec ma sœur ». Andre, quant à lui, a proposé un air de sa propre composition : « C’est une mélodie originale appelée Zaïon, d’après le nom d’une plage de Madère que j’aime beaucoup. C’est un air relativement simple, facile à apprendre, qui m’a semblé approprié pour que nous le proposions aux choristes amateurs de la Savine. Et c’était magnifique ! J’étais si heureux de voir tant de gens chanter ma musique ! »

Pour les jeunes musiciens, l’expérience est unique par bien des aspects. Sur le plan musical, d’abord : « chacun des airs que nous avons proposés représentent un challenge », explique Andre, « un challenge mélodique ou rythmique auquel je ne suis pas forcément habitué. » De même pour Jawa, qui fait ici ses débuts dans un registre nouveau pour elle : « D’ordinaire, je ne joue que de la musique arabe traditionnelle ; j’écoute parfois du jazz, mais pas tant que ça, et l’improvisation n’est pas une pratique habituelle pour moi. Tout ce que nous faisons ici est donc très nouveau, et c’est formidable ! » Le fait de jouer dans l’espace public, au cœur du quotidien de la Cité de  la Savine à Marseille, représente aussi un défi que les jeunes musiciens relèvent avec enthousiasme : « Au Portugal, j’enseigne au sein d’un orchestre qui a quelques points communs avec la Savine, où nous faisons un travail de médiation et d’intégration de jeunes par la musique », raconte Andre. « Mais c’est la première fois que je joue au milieu d’une cité comme celle-ci ! Et je suis super impressionné de voir l’engagement de tous ces gens venus écouter nos mélodies… C’est toujours très inspirant de voir un tel amour de la musique ! »

Entre chants traditionnels et improvisations jazz, sonorités de Méditerranée et d’ailleurs, l’alchimie opère pour le plus grand bonheur des musiciens en formation, des choristes amateurs de la Sound Musical School venus interpréter des chants comoriens, des musiciens-relais de l’Académie et du public réuni pour l’occasion. Pour Andre, « cette expérience est inspirante par bien des aspects, surtout parce qu’elle nous permet de voir comment différentes personnes venues des quatre coins de l’Europe et de la Méditerranée peuvent jouer ensemble, en équipe. La principale chose, c’est le mélange des cultures… c’était une leçon formidable ! » Un partage musical qui résonne d’une intensité singulière en ces temps troublés… « Aujourd’hui était une journée particulière pour nous tous, avec ce qui s’est passé à Nice, ce qui se passe en ce moment en Syrie et dans d’autres de nos pays… », confie Jawa. « Ce n’est pas qu’une histoire de musique. Nous ne jouons pas pour le seul plaisir de jouer, mais aussi pour tout ce que la musique nous permet de partager : des émotions communes, et une nouvelle manière de nous percevoir les uns les autres, ainsi que nos pays respectifs. » Alors que la nuit s’étend sur la Savine, et que musiciens et habitants du quartier se retrouvent pour partager un repas à la belle étoile, les langues se dénouent, les rires fusent. L’enchantement de la musique perdure encore : « C’était le plus beau concert de ma vie ! » s’exclame Jawa, un sourire radieux aux lèvres. « Avec tous ces gens, j’ai été heureuse, triste, j’ai eu envie de pleurer… C’est difficile d’exprimer exactement ce que j’ai ressenti, mais c’était quelque chose de très fort et de très beau. »

Lire le texte de Raphaël Imbert: "Je vous écris de la Savine"