— Au festival

Publiée le 24 juin 2019

MISÈRES ET SPLENDEURS DE METROPOLIS

Metropolis - film réalisé par Fritz Lang en 1927
COLLECTION CHRISTOPHEL © Universum film
Metropolis est l’un des films les plus cultes de l’histoire du cinéma. La skyline de ses gratte-ciel, ses voitures volantes et la silhouette iconique de son androïde sont profondément ancrés dans l’imaginaire collectif et la culture pop. De Ridley Scott à David Fincher en passant par Wong Kar-wai, Madonna, Queen et George Lucas, on ne compte plus les artistes qui ont puisé dans l’univers créé par Fritz Lang au milieu des années 1920. À sa sortie, le film est pourtant un échec critique et commercial retentissant qui a presque ruiné un mastodonte de l’industrie du cinéma. Retour sur une histoire aussi fascinante que mouvementée.

UN TOURNAGE DÉMESURÉ POUR UN PROJET PHARAONIQUE
Le cinéaste allemand Fritz Lang aurait eu l’idée de Metropolis en découvrant les gratte-ciel et l’effervescence de New York lors d’un séjour aux États-Unis en 1924. Auréolé du récent succès de son film Les Nibelungen, il convainc la puissante société UFA de financer sa superproduction. Un tournage pharaonique commence l’année suivante dans les studios de Neubabelsberg dans la banlieue de Berlin. D’une durée de 311 jours et de 60 nuits, il réunit 750 acteurs, 37 000 figurants et coûte six fois plus cher que prévu. Les décors sont gigantesques, malgré les nouvelles techniques de trucages et d’effets spéciaux développées pour l’occasion. La scène d’inondation de la ville basse nécessite par exemple la construction de quatre réservoirs d’eau de 1 600m3. Le compositeur Gottfried Huppertz écrit pour chaque scène une musique pour orchestre symphonique inspirée par Wagner, Strauss et Schoenberg. Il est lui-même au piano durant le tournage pour accompagner le jeu des acteurs et les effets visuels. Après une production particulièrement dure et éprouvante, le film reçoit un accueil favorable lors de son avant-première le 10 janvier 1927 au cinéma Palast am Zoo de Berlin. L’enthousiasme est néanmoins de très courte durée. La critique est assassine, la fréquentation catastrophique. Ses recettes ne représentent que 1,5% de son budget et l’UFA frôle la faillite. Le naufrage de Metropolis n’a alors d’égal que sa démesure.

VISION ARTISTIQUE CONTRE EXIGENCE COMMERCIALE ET CENSURE POLITIQUE
La version originale du film est rapidement tronquée et altérée par les studios de cinéma. Avant sa sortie aux États-Unis, le distributeur Paramount lui fait subir une refonte complète pour mieux correspondre aux standards commerciaux de l’époque : les noms des personnages sont américanisés et le film est raccourci d’une demi-heure, soit près d’un cinquième de sa durée initiale. Le scénariste et dramaturge Channing Pollock est engagé pour réaliser ces coupes draconiennes. Il impose sa propre vision de l’histoire, élague certains aspects de l’intrigue et réécrit des intertitres et des cartons pour assurer une continuité narrative entre des scènes parfois entièrement remontées. Cette version américaine – plus tard honnie par Fritz Lang – sert de modèle à l’UFA qui propose en août 1927 un nouveau montage du film, expurgé de son mysticisme et d’un sous-texte perçu comme communiste, pour tenter de relancer son exploitation très décevante. La version originale n’est alors plus distribuée. En 1936, le film subit de nouvelles coupes pour se conformer aux exigences de la censure nazie, bien que l’esthétique de l’œuvre soit très appréciée par le régime totalitaire. Le film ne fait alors plus que 90 minutes, contre 150 à l’origine.

VERS UNE RESTAURATION
Avec le temps, Metropolis devient une œuvre culte qui fascine cinéphiles et artistes. Des recherches sont entreprises pour restaurer la vision imaginée par Fritz Lang, mais l’entreprise s’annonce très compliquée : les trois copies sources de la version originale ont été irrémédiablement endommagées par les coupes des studios. Des séquences perdues du tournage sont néanmoins retrouvés dans des centres d’archives cinématographiques à travers le monde. En 1972, la Fédération internationale des archives de film (FIAF) propose une version complétée de Metropolis, remontée et enrichie grâce à des pellicules et des éléments fournis par ces fonds internationaux. Leur qualité et leur état de conservation sont malheureusement très inégaux. La redécouverte dans les années 1980 de la fiche de censure du film et de la partition complète de Huppertz permet d’améliorer le travail de reconstitution. Sous l’impulsion de l’historien Enno Patalas, le Musée du cinéma de Munich présente un nouveau montage plus proche de l’original, dans lequel les scènes manquantes sont remplacées par du texte. À contre-courant de ces recherches, le compositeur Giorgio Moroder propose une adaptation contemporaine de Metropolis en 1984 : le film est colorisé et la bande-son est confiée à Queen, Bonnie Tyler et Jon Anderson. Une nouvelle génération de jeunes spectateurs découvre alors le chef-d’œuvre de Fritz Lang. Les progrès technologiques des années suivantes permettent une restauration numérique du film : les images sont améliorées, nettoyées et leur qualité homogénéisée par ordinateur. Cette version est éditée en DVD, accompagnée pour la première fois de sa bande-son intégrale.

LA RENAISSANCE DE METROPOLIS
En 2008, une copie presque complète de Metropolis est retrouvée au Musée du cinéma de Buenos Aires. La pellicule est très endommagée et le cadrage original des images tronqué. Elle permet néanmoins de redécouvrir la quasi-totalité des scènes manquantes, soit près de 25 minutes d’images perdues. Une nouvelle restauration est entreprise à laquelle participe le chef d’orchestre Frank Strobel. Son rôle est déterminant car la partition de Huppertz, véritable story-board sonore du film, donne des indications précieuses sur le montage, le rythme et la durée des scènes, ce qui permet de repérer et corriger les erreurs de la version de Buenos Aires. Cette dernière restauration est présentée le 12 février 2010 dans le cadre de la 60e Berlinale. Jamais une reconstitution n’avait été aussi proche de la version originale de Fritz Lang.

Louis Geisler

RÉSERVEZ VOS PLACES POUR LE CINÉ-CONCERT METROPOLIS AVEC LE PHILHARMONIA ORCHESTRA