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Publiée le 9 juillet 2019

MAHAGONNY ET METROPOLIS : L’ILLUSION DU BONHEUR

Grandeur et Décadence de la Ville de Mahagonny de Kurt Weill – mise en scène Ivo van Hove – direction musicale Esa-Pekka Salonen – Festival d’Aix-en-Provence 2019 © Pascal Victor artcompress
© Pascal Victor / artcompress
Dès la fin du XIXe siècle, la révolution industrielle modifie profondément le paysage urbain en Europe et aux États-Unis. Les campagnes se vident et les villes, de plus en plus grandes et tentaculaires, accueillent des populations toujours plus nombreuses. Creuset de tous les espoirs et de toutes les désillusions, la ville moderne et industrielle devient au début du XXe siècle un sujet de fascination et d’angoisse, comme en témoigne les cités fictives de Mahagonny et Metropolis.

Construite en plein milieu du désert par trois escrocs en mal d’argent, Mahagonny est une « ville-piège » conçue pour exploiter les désirs et les vices de l’humanité. Sa réputation de cité paradisiaque, savamment entretenue et vantée par ses fondateurs, attire les masses laborieuses qui se plaignent de la morosité et de la vacuité de leur existence dans les grandes villes.  Elle promet à tous le bonheur sur terre. Mais ce bonheur, quel est-il ? Une vie tranquille, du tabac, du whisky et des filles de joie. Des plaisirs très loin de la vie harmonieuse et vertueuse des villes utopiques auxquelles nous ont habitués les œuvres des auteurs classiques. Mahagonny est en effet plus proche de Sodome, Gomorrhe, Babylone ou Las Vegas que de l’Abbaye de Thélème imaginée par Rabelais dans Gargantua (1534), bien qu’elles partagent la même devise : « Fais ce que tu voudras. » Avec leur opéra Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny (1930), Bertolt Brecht et Kurt Weill se réapproprient et détournent le thème classique de la « cité idéale » pour critiquer les valeurs morales du capitalisme effréné et dénoncer les illusions de la société de consommation. Ce procédé d’écriture est utilisé à la même époque dans Metropolis (1927), film iconique du cinéma expressionniste. Le réalisateur allemand Fritz Lang y met en scène l’exploitation du monde ouvrier par une classe dirigeante dans une mégalopole futuriste et inquiétante, composée d’une ville haute – paradis réservé à une élite oisive – et d’une ville basse – enfer industriel dévolu aux ouvriers. Cette vision pessimiste de la ville du futur, Fritz Lang l’aurait imaginée lors d’un voyage aux États-Unis en 1924 : « En visitant New-York, j'ai pensé que c'était le creuset de multiples et confuses forces humaines, aveugles, se bousculant l'une l'autre dans l'irrésistible désir de s'exploiter et vivant ainsi dans une anxiété perpétuelle. J'ai passé la journée entière à marcher dans les rues. Les immeubles semblaient être un voile vertical, scintillant et très léger, une luxueuse toile de fond suspendue au ciel sombre pour éblouir, distraire et hypnotiser. La nuit, la ville ne faisait pas que donner l'impression de vivre : elle vivait, comme vivent les illusions. Je savais que je devais faire un film sur ces impressions. » Cette idée d’illusion à l’origine de Metropolis est l’essence même de Mahagonny. Tout oppose les deux villes – l’une est  libertaire, l’autre totalitaire – mais elles sont l’expression du même rejet d’une société ressentie comme injuste, dans laquelle le bonheur est impossible. Les fondateurs de Mahagonny l’avouent eux-mêmes avant le chœur final de l’opéra : « S’il existe un Mahagonny, c’est uniquement parce que le monde est mauvais. » Une morale amère, qui sonne comme une mise en garde contre les illusions dangereuses promises par tout système présenté comme « idéal ».

Louis Geisler

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