— Académie

Publiée le 13 juin 2016

L'interprÉtation en mouvement

Le baryton François Le Roux et le pianiste Jeff Cohen encadrent cet été la résidence Mélodie & Création de l'Académie. Alors que les séances de travail avec les chanteurs, pianistes et compositeurs de la résidence ont déjà débuté, ils évoquent avec nous leur travail de pédagogues avec ces jeunes artistes...

D’où vous est venu ce goût pour la transmission ?
Jeff Cohen
: Déjà tout petit, je jouais au professeur dans ma chambre ! Mais cela est certainement dû au fait que j’ai eu de très bons professeurs. Ma première prof de piano était merveilleuse, stricte, généreuse, à l’écoute et directive. Et puis, en tant que pianiste, on a cette chance d’être seul avec le professeur. Vivre cette relation de tête-à-tête de manière régulière, c’est une chose unique.
François Le Roux : Moi aussi j’ai eu des professeurs incroyables. Ma prof de musique au lycée est même devenue ma première accompagnatrice de récital ! Et puis quand l’Atelier lyrique a été créé à l’opéra de Lyon, Jean-Pierre Brossman (directeur de 1995 à 1998) m’a demandé si ça m’intéressait de donner des master classes sur la mélodie. J’ai dit oui tout de suite ! Tout d’abord parce que ça me plaisait et puis surtout parce que, en tant qu’étudiant, je n’avais jamais trouvé une master class qui soit à la fois vocale et technique et qui englobe tous les aspects de la mélodie. À l’époque, les professeurs ne parlaient ni de poésie, ni de contexte de composition. Je me suis donc dit que j’allais essayer.

Vous encadrez, actuellement et en tandem, une master class consacrée aux mélodies et aux créations. Quelle est la place de chacun ?
J.C.
: On a l’habitude de travailler en binôme, on se connait donc très bien et on s’équilibre naturellement, surtout avec le répertoire de la mélodie puisqu’on sait ce que l’autre va apporter. Et puis, François a une mémoire incroyable. C’est une encyclopédie sur patte ! Il connait les dates par cœur et a toujours une histoire d’un poète que personne ne connait à raconter !
F.L.R. : Quand on travaille ensemble des œuvres nouvelles, par contre,  il y a une prise de rôle qui se fait automatiquement. J’écoute plutôt du côté du chanteur quels sont les problèmes de compréhension de texte, de situation harmonique de la voix par rapport à l’ensemble ; quant à Jeff, il s’occupe d’une manière plus globale du rapport d’équilibre entre ce qui est vocal et ce qui est instrumental.

En 2012, vous étiez déjà présents au cœur de l’Académie pour une résidence consacrée à la mélodie française. Avez-vous constaté des différences cette année ?
F.L.R.
: La différence entre 2012 et aujourd’hui, c’est qu’il y a des créations que nous découvrons en même temps que les jeunes artistes. 
J.C. : Quand on travaille des créations contemporaines, cela demande beaucoup d’heures de lecture, de pratique et d’écoute. Il y a aussi beaucoup d’inconnues qu’on ne peut pas trouver en consultant les versions d’autres chanteurs sur Youtube ! Ces académiciens-ci sont donc prêts à travailler dur et arrivent mieux armés. D’ailleurs, le premier jour, on était bluffé car ils n’avaient jamais encore travaillé ensemble et c’était déjà formidable. De leur point de vue non, mais pour nous, oui !

Parlons-en de ces créations ! Comment aborder ces œuvres signées Jug Marković, Rene Orth et Nuno da Rocha ?
F.L.R.
: Pour nous, l’interprétation consiste à retracer le chemin que le compositeur a fait à partir du texte qu’il a choisi. Il s’agit de faire vivre l’œuvre tout en retrouvant la quintessence voulue par son auteur. La particularité de cette master class est d’avoir les compositeurs à côté de nous. On essaie donc à chaque fois qu’ils soient d’accords avec ce que l’on propose.
J.C. : La créativité est une chose incroyablement fragile, on fait donc attention à respecter l’intention des compositeurs. C’est rare de pouvoir travailler directement avec un compositeur vivant. Ici, ils respectent nos interventions mais ils nous disent quand ils ne sont pas d’accord. Ils sont modestes par rapport à ce qu’ils ont écrits, et en même temps, ils savent ce qu’ils veulent !

En tant que musicien, est-ce qu’on arrête un jour d’apprendre ?
F.L.R.
: On apprend toujours ! D’autant plus en tant qu’enseignant, puisqu’on ne travaille plus seulement pour la production mais aussi pour la réflexion. On est à la fois agissant et passivement investi. La musique, c’est l’art de l’instant. On n’aura jamais deux fois la même interprétation. Il ne faut donc pas que ce soit quelque chose qui soit fixé une fois pour toute. Et puis, l’âge change les choses. Il ne s’agit pas de lutter contre les passages du temps, bien au contraire, il faut essayer de les prendre à son compte et de se dire que ce qu’on a perdu, on l’a gagné ailleurs. Et ça, c’est encore un apprentissage.
J.C. : L’interprétation est toujours en mouvement, c’est comme la vie ! Le jour où on se dit qu’on n’apprend plus rien, cela ne vaut plus la peine d’être là. On apprend avec le concert, avec le public, on apprend quand on écoute les autres, quand on va au concert, on apprend quand on enseigne. Ca ne cesse jamais et c’est ça qui est merveilleux. Et puis, il y a toujours des surprises : prenons un air que l’on connait par cœur. Si un étudiant, même en faisant une faute, ne le fait pas comme on s’y attendait, cela peut déclencher de nouvelles idées !

Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu au cours de votre formation et de votre carrière ?
F.L.R.
: La meilleure piste, c’est de suivre son instinct !
J.C. : On est l’instrument par lequel la composition passe, il faut donc rester modeste !

Et celui que vous vous attacherez à transmettre aux académiciens ?
J.C.
: Pour moi, l’écoute entre les chanteurs, les pianistes et les compositeurs est primordiale. Être l’un avec l’autre, être là l’un pour l’autre.
F.L.R. : Tout est possible à cœur vaillant !

Propos recueillis le 8 juin 2016 par Saskia de Ville