Publiée le 18 mars 2013

LES DÉFIS DU FESTIVAL D’AIX-EN-PROVENCE, AMBASSADEUR CULTUREL EUROPÉEN 2013

L’Agence exécutive de la Commission européenne vient de décerner au Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence le titre d’ambassadeur culturel européen pour l’année 2013. Quelle en est la signification ? Derrière la crise, nous pensons percevoir les prémisses d’une mutation fondamentale de société : quel sera le rôle des festivals et de la culture ? La construction européenne est à la recherche d’un nouveau souffle : que peut-elle attendre de la création et de ses artistes ? Comment ces questions façonnent-elles les différentes facettes d’un grand Festival européen ?

Chaque été, les grandes voix continuent de charmer sous le ciel provençal des dizaines de milliers de spectateurs, mais, et on le sait moins, le Festival d’Aix affronte aussi les défis posés par la nouvelle économie de la culture. L’opéra coûte cher, et si nous n’y prenons garde, il pourrait mourir étouffé sous son propre poids. Il importe donc de mutualiser les coûts par le biais des coproductions, qui permettent d’exporter en Europe et ailleurs dans le monde l’excellence artistique qui fait la réputation du Festival : cet été, Patrice Chéreau mettra en scène Elektra de Strauss, une production qui ira ensuite, toujours sous la direction de Esa-Pekka Salonen, à la Scala de Milan, au Metropolitan Opera de New York, à Helsinki, Berlin, Barcelone. De même, le Rigoletto de Verdi mis en scène par Robert Carsen sera coproduit avec la Monnaie de Bruxelles, l’Opéra du Rhin et le Bolchoï. Ces coproductions sont devenues vitales pour le Festival.

On entend souvent dire que l’opéra est un art du passé. Je suis pour ma part convaincu que les créations sont indispensables et font vivre l’opéra ; mais il faut évoluer dans la manière de les accompagner et de les faire naître. Des expériences récentes montrent qu’il est essentiel de réunir dès le départ une équipe pluridisciplinaire autour du compositeur. Des ateliers spécifiques permettent à une nouvelle œuvre de se développer pas à pas, dans un authentique dialogue entre tous ses partenaires, comme celui qui depuis plusieurs mois unit les maîtres d’œuvre de The House Taken Over, commande du Festival d’Aix au compositeur portugais Vasco Mendonça qui sera crée en juillet 2013. Travail d’équipe, circulation internationale d’une commande qui au contact de nouveaux publics lui permet de mûrir… la création lyrique était éloignée de ces préoccupations dans le dernier tiers du siècle dernier. Mais le succès de Written on Skin, l’opéra de G. Benjamin créé l’été dernier, témoigne de la capacité de l’opéra contemporain de toucher et séduire un large public. Après Aix-en-Provence, on a pu ou on pourra l’entendre à Amsterdam, Toulouse, Londres, Vienne, Munich, Paris, New York…

La présence de l’Académie européenne de musique, au cœur du Festival, lui garantit la présence des meilleurs artistes de la jeune génération. 250 d’entre eux, originaires du monde entier, ont participé à l’Académie en 2012. Le réseau enoa (European Network of Opera Academies), piloté par le Festival et son Académie, réunit onze institutions partenaires. C’est un mini-Erasmus culturel, en quelque sorte, qui permet la circulation à travers l’Europe de centaines de jeunes artistes. Leurs capacités artistiques et leur conscience de citoyens européens s’en trouvent renforcées.

Je suis convaincu qu’un événement culturel comme le Festival a un rôle important à jouer dans le nécessaire dialogue entre les cultures. C’est pourquoi il doit aujourd’hui s’ouvrir vers le sud, en particulier sur l’espace méditerranéen tout proche et multiplier les invitations adressées à des artistes venus d’autres horizons, sur des créations interculturelles. En juillet 2013, « Alefba », une création musicale en langue arabe réunira douze artistes venus d’Europe, de Syrie, d’Egypte et du Liban. Cette création sera suivie d’un « atelier d’idées » ouvert à tous au Mucem à Marseille. C’est aussi le sens de la collaboration avec l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée qui rassemble chaque année une centaine de jeunes musiciens issus de vingt pays méditerranéens.

L’identité d’un Festival ne se définit pas uniquement par sa programmation : il nous importe d’accueillir les publics les plus divers, de toutes origines, de tous les âges. Les spectateurs originaires de la Région PACA représentent désormais quelque 60% du public du Festival (83 000 spectateurs en 2012). Plus de 20 000 d’entre eux ont participé à des activités gratuites. L’heure est à l’exploration de nouvelles formes de participation des spectateurs, via le web, les réseaux sociaux, de nouveaux outils interactifs, des projections gratuites sur grand écran (dans une douzaine de villes en 2013).

Les résidences du Berliner Philharmoniker (2006-2009) et du London Symphony Orchestra (2010-2013) nous ont permis de développer des projets créatifs passionnants avec des jeunes, des écoles, des communautés issues de l’immigration. Cet été, une chorégraphie de Josette Baïz du Roméo et Juliette de Prokofiev réunira 200 jeunes danseurs et musiciens en clôture du Festival. Le 6 mai prochain, le LSO accueillera à Londres « Boras », un spectacle mis en scène par Thierry Niang qui réunit des femmes de la communauté comorienne de Marseille et leurs enfants, entourés de quelques musiciens du LSO et de Provence : l’émotion qui se dégage des berceuses traditionnelles est indicible !

Un peu partout en Europe, des projets éducatifs innovants voient le jour et ouvrent la voie à de nouvelles formes de citoyenneté créative. Chaque été, des rencontres européennes sur le thème « culture et éducation » rassemblent à Aix des dizaines de spécialistes du travail éducatif autour d’échanges passionnants. Nous ne pouvons que nous renforcer en échangeant sur les meilleures pratiques, à travers l’Europe et le monde.

Lieu de création, le Festival est aussi une véritable entreprise : ses activités génèrent des retombées économiques à hauteur de 65 millions d’Euros, soit dix fois le montant des subventions publiques. Il est source d’emplois, permanents et majoritairement intermittents.

Nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Une certitude : le monde change, rapidement, profondément, brutalement parfois. En écoutant la voix des artistes, en Europe, sur les rives de la Méditerranée, un peu partout dans le monde, nous pouvons percevoir des aspirations, des cauchemars et des rêves qui seront peut-être les réalités de demain. Peut-être les uns nous aideront-ils à éviter les autres ?

Bernard Foccroulle
Directeur général du Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence