— Passerelles

Publiée le 27 juillet 2013

LE SPECTATEUR FACE À L’OEUVRE, EXPÉRIENCES CROISÉES

Elektra de Richard Strauss, mis en scène par Patrice Chéreau -  Festival d’Aix-en-Provence 2013
© Pascal Victor / ArtcomArt

Que ressent le spectateur d’une manifestation artistique ? Comment faire partager, susciter l’émotion d’une oeuvre ?

Leslie Cassagne et Mariette Crochu, étudiantes à l’ENS, ont analysé leur expérience de spectatrices, et partagent avec nous leurs retours suite à leur immersion festivalière !

“Festival : concentration de spectacles et de publics en un lieu fixe et pour une durée déterminée.

On peut se contenter de vivre un festival comme une consommation de produits artistiques à un rythme plus effréné qu’au cours d’une année normale.

Mais ce qui fait tout le sel d’un festival, et d’autant plus lorsqu’on le vit en groupe, c’est la possibilité d’une immersion dans cet univers. Ainsi, un spectacle ne s’achève pas après la coupe de champagne qui suit sa représentation. La confrontation des avis à la sortie du théâtre, les sensations qui se précisent pendant la nuit et les discussions plus apaisées au matin, ensuite nourries par les rencontres avec des artistes : voilà qui est vivre au rythme d’un festival.

Je pense que la richesse de ce séjour a tenu avant tout aux longues plages de discussions – entre nous, mais également avec les artistes, les organisateurs – qui entrecoupaient les spectacles. Ceux-ci ont déclenché chez nous des questionnements aussi bien esthétiques que politique, économique, sociaux, ou encore d’ordre administratif.

La question qui m’a particulièrement accompagnée dans cette expérience est celle de l’éducation du public. Je ne suis pas (pas encore?) une grande amatrice d’opéra, et j’estime ne pas parvenir à ressentir ce plaisir que l’on lit dans le regard de l’amateur d’opéra quand arrive son air préféré. Cela tient-il au fait que je ne connais pas la majorité des œuvres que je vais voir ? A un manque d’attrait pour tel ou tel compositeur ? Au fait que je ne parvienne pas à écouter la musique tout en m’imprégnant du parti-pris scénique ? A la sortie de la générale de Don Giovanni, dont j’ai pourtant reconnu la pertinence de la mise en scène, j’étais terriblement frustrée : je n’avais rien ressenti, alors que j’avais vu pendant plus de quatre heures les épaules des rangées devant moi frémir, leurs bras et leurs mains battant la cadence…

Le lendemain, en sortant de la pré-générale d’Elektra, mon sentiment était tout autre. Placée très près de l’orchestre, j’avais reçu de plein fouet la puissance instrumentale et vocale de cette œuvre. Mon plaisir n’était pas seulement dû à la reconnaissance de la beauté et à la finesse de la mise en scène, du jeu et de la musique (de l’ordre du plaisir culturel ?), mais il s’agissait d’une émotion difficilement définissable. Mes cordes vocales étaient contractées alors que je ne les avais pas sollicitées, preuve de mon implication physique dans la réception !

Or, je ne pense pas que j’aurais ressenti un tel plaisir si je n’avais pas vécu auparavant une frustration, qui avait été énoncée et analysée : entre temps, il y avait eu des discussions sur le goût,  sur la qualité du plaisir ressenti à l’opéra, qui n’avaient pas proposé de solutions, mais soulevé des questions. Ces espaces m’avaient permis de créer un désir : sans ce chemin là, la représentation d’Elekra m’aurait sans doute bien moins touchée.

Je comprends ici que le plaisir n’est pas entièrement donné par une œuvre, mais qu’il doit être suscité. Les actions pédagogiques sont par conséquent nécessaires pour ouvrir l’opéra à un public plus vaste. Et il n’est alors pas nécessaire de posséder tout un bagage culturel, voire savant, pour y accéder : il s’agit avant tout de travailler sa sensibilité en la partageant avec d’autres sensibilités. Le dialogue permet de faire tomber certaines barrières symboliques.

Le Festival, espace de concentration d’œuvres et de personnes, doit donc poursuivre cette mission d’échange entre les participants, et refuser de ne donner lieu qu’à une relation unilatérale de consommation.”

Leslie Cassagne

“L’attente de la rencontre avec une oeuvre est spécifique, à l’opéra. Ce billet voudrait partager une expérience de spectatrice à Aix. Accueillis à divers évènements du festival en tant qu’étudiants, nombre d’entre nous y participent pour la première fois. Musiciens, spécialistes de théâtre, nous ne sommes pas venus entendre ni voir la même chose. Pour ma part, je soutiendrais volontiers qu’un opéra se regarde avec les oreilles, que tout le drame tient déjà dans la simple musique. Le premier plaisir de l’opéra, c’est d’attendre ce moment où l’attention se détache du fil narratif, saisie par la finesse, l’intelligence musicale d’un interprète qui laisse toute la place à la courbe du chant, au raffinement de l’harmonie, aux liens très délicats qui les tissent.
Ce moment, Paul Groves nous l’a fait atteindre lors de la générale de Don Giovanni, dans le premier air de Don Ottavio, « Dalla sua pace ». Expérience qui montre d’autant plus la grâce propre à l’opéra qu’Ottavio est le plus falot des cinq hommes de Don Giovanni, plus proche d’un type théâtral que d’une individualité, et le reste intentionnellement dans la mise en scène de Tcherniakov. Et pourtant, me voici changée en auditrice émerveillée, prise par surprise et ravie de l’être.

Chacun de nous entre dans le monde de l’opéra par un biais différent. L’accueil que nous a réservé l’équipe du Festival nous permet d’échanger avec Bernard Foccroulle, d’entendre le chef Leonardo García Alarcón affiner depuis la fosse d’orchestre l’instrumentation d’Elena, en pleine prégénérale. Nous entrevoyons le travail qu’est la recréation de cet opéra du premier baroque, dont la partition réouverte pour la première fois depuis trois cent cinquante ans ne fournit qu’un dessus et une basse, sans mention d’instruments. Découvrir les oeuvres en amont de la représentation enrichit nos discussions. Les terrasses de café d’Aix-en-Provence et ses platanes anciens nous offrent ce qu’il faut d’ombre et de rafraîchissements pour partager attentes et déceptions. À côté de moi, il y a quelqu’un qui pendant une représentation d’opéra s’est toujours senti « à l’extérieur » de l’évènement. D’où la douloureuse impression que le plaisir esthétique ne touche que les élus, selon des critères obscurs, et récuse des gens désireux de le découvrir. Savoir pourquoi nous sommes émus est une question difficile, vouloir transmettre cette expérience est peut-être vain : l’expérience esthétique peut se raconter, mais peut-elle se communiquer par le récit ? Comme il est frustrant de rester imperméable à une oeuvre quand d’autres sont transportés, ou de ne pas pouvoir partager son admiration avec des spectateurs sur qui le charme n’a pas opéré !

Nous voici au Grand Théâtre de Provence pour la prégénérale filmée d’Elektra de Richard Strauss. La violence de l’intrigue, la tension vocale dans l’aigu et la durée du rôle principal, la masse de l’orchestre qu’il faut passer : Elektra est paroxystique, aussi susceptible de provoquer un rejet épidermique que d’emporter le public avec soi. Avant les premiers accords du tutti qui devancent musicalement le terrible appel d’Électre, « Agamemnon ! », j’espère que pour ma voisine, cette fois, la rencontre avec l’oeuvre aura lieu. La mise en scène unifiée de Chéreau a pour rythme l’ombre du soleil qui recule puis avance sur le sol de la cour du palais des Atrides, de l’aube à la nuit du meurtre. Les relations entre les personnages font l’objet d’un travail important, celles de Clytemnestre et de sa fille surtout, irréductibles à la simple haine. Au fil de l’opéra, coups d’oeil sur ma droite. Je peux ressentir le saisissement de ma voisine, et moi-même au bord de mon siège, j’expérimente comme la force du drame est dans la réunion entre la musique et la scène. Cette fois, nous touchons l’oeuvre.

Sur le long terme, « on a le public qu’on mérite », nous a dit Bernard Foccroulle. Qu’il soit remercié pour son souci de faire partager la création et ses coulisses à un public de non-spécialistes, comme nombre d’entre nous l’étions. Un souhait pour finir : que beaucoup découvrent ces initiatives du Festival !”

Mariette Crochu