— Académie

Publiée le 20 juin 2015

LA MUSIQUE DE CHAMBRE DE MOZART, “UN OPÉRA INSTRUMENTAL”

© Johannes Meissl

Second violon du Quatuor Artis, Johannes Meissl s’est produit sur les plus grandes scènes internationales. Aujourd’hui vice-directeur de l’Institut de musique de chambre Jospeh Haydn à l’Université de Vienne en Autriche, il encadre cette année une toute nouvelle résidence de l’Académie du Festival d’Aix, consacrée à la musique de chambre mozartienne. A quelques heures du premier concert de la résidence, il évoque pour nous son travail d’enseignement auprès des quatuors à cordes, son amour pour ce répertoire… et le lien étroit entre musique de chambre et opéra !

Quelle est la particularité du travail que vous menez actuellement avec les quatuors, dans le cadre de cette toute nouvelle résidence ?

Cette résidence est très intense : durant toute une semaine, je travaille chaque jour avec chacun des trois quatuors, en gardant toujours à l’esprit que nous avons un programme de concert à préparer. Cela rend les choses légèrement différentes des organisations auxquelles je suis habitué. Par exemple, à l’Université de Vienne, je vois mes étudiants moins souvent, mais je les suis sur une période plus longue. Quant aux master classes que je donne, il y a en général plus d’encadrants et plus de participants ; on ne peut donc pas voir chaque groupe plus de deux ou trois fois dans la semaine. Il n’y a pas d’approche meilleure qu’une autre, mais de toute évidence le travail que nous faisons ici est particulièrement productif : en quatre jours seulement, les quatuors ont fait d’énormes progrès.

Vous êtes vous-même violoniste mais vous enseignez aussi à des musiciens qui jouent d’autres instruments… En quoi consiste votre travail avec les quatuors ?

J’ai bien entendu enseigné le violon, mais quand je travaille avec des quatuors, il s’agit de musiciens qui ont déjà une certaine expérience, et ce n’est donc pas de conseils techniques qu’ils ont plus besoin. En général, c’est au niveau de la compréhension de la structure et du sens musical que j’interviens. Disons que j’ai un double rôle : leur fournir suffisamment d’informations, et faire que chacun trouve de quoi nourrir sa propre interprétation. Les chefs-d’œuvre que nous travaillons ensemble cette semaine, et que j’ai moi-même souvent donnés en concert, ne sont pas figés – et c’est justement ce qui les rend si exceptionnels! Le type de compréhension auquel j’essaie de les faire parvenir n’est pas seulement intellectuel ou rationnel, mais surtout émotionnel. L’essentiel, dans un quatuor, est en effet que ses membres puissent anticiper les mêmes choses, or ce n’est pas par l’intellect qu’on y parvient. J’essaie aussi de leur faire comprendre combien les œuvres de Haydn, Mozart et Beethoven s’appuient sur la rhétorique, et doivent être comprises comme un langage, avec tous les éléments qui le constituent : syntaxe, grammaire, expressions idiomatiques, métaphores…

Il y aurait donc une relation intime entre le discours et cette forme résolument non verbale qu’est le quatuor à cordes ?

Le quatuor a été inventé, en tant que forme artistique, dans le sillage des Lumières, et par des musiciens qui avaient reçu une éducation basée sur l’apprentissage de la rhétorique. C’est sur ce socle qu’ils ont construit, inconsciemment, leur langage musical. Chez Mozart, cette présence du discours se double d’une dimension dramatique, si bien que chaque pièce de musique de chambre peut être entendue comme un opéra instrumental. Cela va de pair avec l’idée, qui commence à se développer à son époque, que la musique est un langage qui n’a pas besoin de mots et dont la fonction n’est plus d’illustrer un discours, mais de l’exprimer par elle-même.

Pour vous, il y a donc un lien entre opéra et musique de chambre – soit, pour le dire autrement, entre ce qui se passe dans le cadre de votre résidence, et ce qui se produit depuis 1948 au Festival d’Aix…

Bien entendu, et c’est pour cela que c’est formidable d’être ici. J’ai déjà assisté à deux répétitions, ce qui m’a beaucoup plu, et les quatuors de la résidence ont pu faire de même. Je pense que c’est une formidable opportunité de faire le lien entre les deux. Et ce qui serait encore plus formidable, ce serait d’interagir avec l’académie de chant ; chacun aurait beaucoup à y gagner !

Quelle est votre relation à Mozart ?

Mozart est souvent considéré comme un champion du monde toutes catégories ! Il faut dire qu’il est incroyable : il peut être à la fois virtuose, créer des ensembles où des personnalités et des états émotionnels différents s’emboîtent parfaitement ; et, pourtant, il peut être merveilleusement touchant avec les mélodies les plus simples. Il y a quelque chose de divin chez lui, sinon, comment expliquer cet émerveillement permanent ? Et pourtant, si je pense à Haydn, à ses compositions pleines d’esprit, à ses constructions asymétriques, au sentiment de régénération qu’il suscite… Et à Beethoven, à la manière dont il nous met au défi, dont il nous force à être toujours plus passionnés, et qui pourtant est si humain dans sa manière de défier le destin… c’est très difficile de choisir ! Au final, c’est sans doute une bonne chose qu’il n’y ait pas un seul champion du monde, mais plusieurs…

Vous avez été le conseiller de Vikram Seth, pour son roman Quatuor. Dans celui-ci, le fait d’intégrer un quatuor à cordes relève presque d’un choix existentiel pour le personnage principal. Qu’y a-t-il de spécifique, selon vous, dans le fait de jouer au sein d’une telle formation ?

Jouer dans un quatuor à cordes, cela suppose un très grand engagement, parce qu’on se situe à la frontière entre la richesse d’un orchestre et l’investissement individuel que demande une carrière de soliste. Il faut pouvoir respirer, penser de la même manière et donc établir une relation beaucoup plus étroite que dans d’autres formations. Cela qui implique de passer beaucoup de temps ensemble, d’où la comparaison récurrente avec un mariage, avec ses bons et ses mauvais côtés… Pour ma part, cela fait maintenant trente-trois ans que je travaille avec les mêmes personnes, mais, ces dix dernières années, nous avons réduit le nombre de concerts, tout simplement parce que nous n’avons plus ce même besoin de passer autant de temps ensemble. Quand nous nous retrouvons, nous avons le sentiment très agréable de rentrer à la maison, mais nous sommes conscients que cela n’est devenu possible que parce que nous avons pris le temps de créer cet « être ensemble ». Un peu comme si nous étions arrivés à la saison des moissons, et que nous récoltions enfin les fruits de notre travail ! Pour les jeunes quatuors, cet investissement est nécessaire. Il faut faire ce choix, prendre ce risque : personne ne peut garantir que le succès sera au rendez-vous, mais il faut garder en mémoire que ce temps passé ensemble n’est jamais perdu…

Propos recueillis par Marie Lobrichon

> Assister au concert du 20 juin 2015 à l’Hôtel Maynier d’Oppède, dans le cadre d’Aix en juin