— Au festival

Published on 1 juin 2017

Il n’y a pas que du soleil dans Carmen !

Rencontre avec Roland Daugareil, Premier violon solo de l’Orchestre de Paris

L’édition 2017 du Festival d’Aix marque le grand retour de l'Orchestre de Paris ! Au programme :  deux opéras – Carmen de Bizet et The Rake's Progress de Stravinski – mais aussi un grand concert symphonique autour de Schubert, Beethoven et Stravinski. À quelques semaines de l’arrivée des musiciens, rencontre avec Roland Daugareil, Premier violon solo de l’Orchestre de Paris, curieux et impatient de jouer Carmen, œuvre mythique, s’il en est...

La dernière fois que l’Orchestre de Paris a pris part au Festival d’Aix, c’était pour Elektra en 2013, quel souvenir gardez-vous de cette édition ?
Je garde un souvenir impérissable de cette production et je ne pense pas être le seul. Les musiciens de l’Orchestre de Paris ont vraiment eu l’impression de vivre et de partager une expérience rare, pour ne pas dire unique, tant sur le plan musical avec la direction d’Esa Pekka-Salonen et son plateau d’exception, que sur le plan théâtral avec la mise en scène de Patrice Chéreau. Pour couronner le tout : le public était lui-aussi au rendez-vous, répondant à l’appel avec enthousiasme et ferveur. Et cette œuvre magnifique de Strauss qui nécessitait de notre part un engagement intellectuel et physique de tous les instants… Bien plus qu’un grand moment du Festival, ce fut un grand moment de « Musique » tout court !

Cet été, vous revenez pour présenter une nouvelle production de Carmen. Parlez-nous de votre rencontre avec cette œuvre…
Originaire du Sud, c’est un opéra auquel je suis naturellement attaché et qui a le don de me toucher. Quel dommage que Bizet soit mort si jeune, quand on pense aux chef-d’œuvres qu’il aurait pu écrire après celui de Carmen
C’est au moment-même où je faisais mes débuts en tant que musicien professionnel à l’Orchestre de l’Opéra de Paris que l’opéra de Carmen s’est inopinément dressé sur mon chemin. Il s’agissait alors de la mythique version proposée à l’Opéra-Comique qui ne réunissait rien de moins que Teresa Berganza, Placido Domingo et Ruggero Raimondi. Puis, les versions, les mises en scène, les distributions se sont enchainées, aussi nombreuses que variées. J’ai également approché Carmen à travers d’autres biais. Je me suis notamment retrouvé dans le quatuor à cordes du film Prénom Carmen de Jean-Luc Godard aux côtés de la femme du brigadier. Une aventure surprenante à la Godard !

L’opéra  Carmen  sera dirigé par Pablo Heras-Casado, qu’est-ce qui fait selon vous la spécificité de ce chef ?
Je n’ai jamais travaillé sous sa direction, mais il a déjà le mérite de provenir de Grenade, ville que j’ai eu la chance de visiter dans le cadre d’une tournée avec l’Orchestre de Paris et que je trouve particulièrement inspirante. Je suis convaincu qu’on y respire l’ambiance même de Carmen, dont l’action se passe à Séville, à proximité donc. Aussi suis-je d’autant plus curieux et impatient de découvrir sa vision et sa compréhension de l’œuvre.

L’opéra Carmen n’a pas été joué au Festival d’Aix depuis 1957. Comment expliquez-vous ce long silence et prenez-vous la mesure de l’évènement que ce come-back représente ?
C’est en effet étonnant que cette œuvre n’ait pas été jouée à Aix depuis 60 ans. Il est vrai que c’est un opéra très populaire, mais il y a tellement d’œuvres du répertoire à découvrir, à redécouvrir ou à créer… Ce sera donc un évènement auquel je suis ravi de prendre part, d’autant plus que – hasard du calendrier – je suis moi-même de 1957.

Nietzsche dira que Bizet a inventé avec Carmen « la musique du soleil », partagez-vous son opinion ?
Méfiance ! Comme le dit Don José : « le regard brûlant des Andalouses » et le soleil dominant dans cette musique révéleront aussi un opéra extrêmement contrasté avec des drames, de la joie, mais aussi de la tristesse. Il n’y a pas que du soleil dans Carmen !

Qu’est-ce qui selon vous fait de Carmen une œuvre incontournable et universellement appréciée ?
L’originalité qui constituait au départ son principal handicap est peu à peu devenue son meilleur atout. C’est un opéra qui a su s’affranchir de certaines normes. Beaucoup de compositeurs se sont passionnés pour cette œuvre a posteriori, c’est-à-dire peu après la mort de Bizet. La nouvelle vision de l’opéra à laquelle Carmen ouvre la voie en a certainement inspiré plus d’un…

Qu’est-ce que cette expérience musicale dans le domaine lyrique est susceptible d’apporter à l’Orchestre de Paris rompu au répertoire symphonique ?
Bien qu’étant la grande formation symphonique parisienne, l’Orchestre de Paris a toujours agrémenté son répertoire d’œuvres lyriques et de musique à plus petit effectif. Chaque année, nous abordons des œuvres de musique ancienne, baroque ou contemporaine. Il en va de l’équilibre même de notre orchestre. Mais, ce qui nous tient le plus à cœur, c’est de nous frotter au répertoire lyrique. Tous les musiciens s’accordent à dire que l’opéra est une grande école, qui nous invite à une autre forme d’écoute tout en enrichissant notre culture personnelle et en diversifiant les expériences et les couleurs.

Cet opéra questionne la notion de liberté, thème central de cette édition 2017. Comment parvenir à la transmettre depuis la fosse du Grand Théâtre de Provence ?
La plupart des musiciens de l’Orchestre de Paris ont déjà joué Carmen et l’ont même connu sous toutes ses formes, examiné sous toutes les coutures à travers des ensembles à 2, à 4, à 5, à 10… Pablo Heras-Casado va déployer sa propre palette et de nouvelles couleurs émaneront de l’Orchestre. Il y aura liberté dès lors que la complicité règnera entre les différentes composantes de l’œuvre (fosse/scène, théâtre/musique). L’Orchestre de Paris a une grande capacité d’adaptation et sait faire preuve de souplesse, ce qui favorisera – je l’espère – le travail des chanteurs sur scène et leur permettra de donner la pleine mesure de leur liberté et de leur fantaisie dans l’interprétation.

De quoi sera fait votre long séjour à Aix ?
Étant professeur au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, j’y ai plusieurs élèves de la région d’Aix et profiterai de ma venue pour les retrouver. Il y a bien évidemment quelques rencontres extra-musicales prévues, notamment un rassemblement familial dans une maison que j’ai louée pour l’occasion. Je dois également terminer le montage d’un enregistrement. Mais, même si j’essaie de mêler l’utile à l’agréable ou l’agréable à l’utile, ma priorité, comme celle de tous les participants au Festival d’Aix, restera le plaisir de donner le meilleur lors des spectacles.

Propos recueillis par Aurélie Barbuscia, mai 2017