— Académie — Enoa

Publiée le 21 juillet 2015

« ICI C’EST UN PEU UN « VILLAGE D’OPÉRA » OÙ TOUT LE MONDE EST TRÈS ACCESSIBLE. »

Dans la chaleur écrasante d’un après-midi de juillet, Gable Roelofsen, jeune auteur, metteur en scène et comédien néerlandais invité à participer aux sessions de réflexion pour artistes-créateurs de l’Atelier Opéra en Création, évoque son parcours, sa vision de la création et son expérience à l’Académie du Festival d’Aix.

Parlez-nous de votre parcours. Comment en êtes-vous arrivé à travailler dans l’opéra ?

J’adore le théâtre et la musique depuis que je suis enfant. Mon père est originaire des Indes néerlandaises (ndlr. l’Indonésie depuis l’indépendance en 1945) et j’ai grandi dans un univers baigné de musique. J’ai suivi une formation en art dramatique à Maastricht mais j’ai toujours cherché à associer musique et théâtre. Bien que je continue à jouer dans des pièces deux ou trois fois par an, j’ai commencé à développer mon propre style de direction ; j’ai d’ailleurs étudié l’opéra et le théâtre musical à Anvers, et créé ma compagnie, Het Geelhuid Maastricht. Avec cette compagnie, nous travaillons sur des projets situés entre le théâtre et l’opéra ; nous jouons autant dans les maisons d’opéra (Dutch Touring Opera par exemple) que dans des lieux moins conventionnels tels que des piscines, des hôpitaux ou des écoles. J’aime passer de l’un à l’autre.

Vous faites carrière en tant qu’auteur, metteur en scène et comédien. Pourquoi souhaitiez-vous participer à l’Atelier Opéra en Création ?

J’aime rencontrer des personnes qui ont un lien avec l’opéra et j’ai toujours aimé discuter d’opéra. D’un côté, nous créons et, de l’autre, nous débattons de ce qu’il pourrait être, de la manière de le faire, de la façon dont on le fait au Portugal, en Égypte et dans mon pays, mais aussi de ce que ce genre pourrait devenir dans le futur. C’est une discussion toujours très riche ! Je pense que l’opéra n’est pas accessoire pour les personnes qui aiment cet art. Je pense aussi que l’union entre la musique et le langage est très importante pour réfléchir à notre société et à notre façon de vivre ensemble dans un monde plus grand. À l’époque, l’opéra se donnait dans une ville, aujourd’hui on peut parler d’une communauté mondiale liée à l’opéra et cette communauté doit s’emparer de problématiques actuelles.

L’Opéra national d’Amsterdam, membre du réseau enoa (ndlr. European network of opera academies) m’a proposé de participer à cet atelier. J’avais déjà eu l’occasion par le passé d’assister à des ateliers enoa où j’ai fait la connaissance de nombreux artistes, dont certains sont actuellement à Aix-en-Provence. C’est l’avantage d’enoa qui permet de rencontrer des artistes dans d’autres pays d’Europe et de les retrouver ici. Ce réseau est d’ailleurs très intéressant car il repère des talents qui ont, par la suite, la possibilité de travailler ensemble.

Vous avez eu l’occasion de rencontrer des artistes des productions du Festival. Que vous ont apporté ces rencontres ?

Je pense que le Festival d’Aix-en-Provence est un lieu très spécial, les gens travaillent dur mais sont aussi très détendus. Quand ils ne sont pas en répétition, ils profitent du soleil et retrouvent d’autres artistes du Festival ; en plus, la ville est magnifique. Ce n’est pas comme à New York, par exemple, où c’est plus dur de tomber sur quelqu’un par hasard. Ici c’est un peu un « village d’opéra » où tout le monde est très accessible. Nous avons eu de belles discussions avec Katie Mitchell, Peter Sellars, Robert Carsen ou encore Ted Huffman. Ils sont tous très généreux et ouverts, et ont partagé avec nous des expériences de leur carrière – en particulier Katie Mitchell et Peter Sellars qui sont des artistes respectés, des exemples pour nous, jeunes artistes, car ils sont très talentueux, engagés et pleins de sagesse.

A votre avis, quels sont les plus grands défis auxquels doivent faire face les jeunes créateurs ?

L’un des défis est notre propre ambition, c’est un grand danger. Je pense qu’il ne faut pas dire oui à tout, juste pour monter sur scène ou devenir célèbre. Nous devons donner du sens à ce que nous faisons. L’autre difficulté, au-delà de notre propre ambition, est justement de faire des choses qui ont du sens. Il n’y a pas que du beau chant et de beaux opéras, et faire le choix d’aller dans une autre direction que celle de l’opéra « accessoire » est difficile car le public apprécie plus volontiers ce qui est facile. Il existe tout de même des maisons d’opéras et des institutions, notamment au Pays-Bas, qui ont conscience des dangers auxquels nous faisons face. L’Académie du Festival est en ce sens presque comme un refuge, comme dix jours au paradis dans un monde pas si paradisiaque que ça !

Quels sont d’après vous les moyens de renouveler et d’attirer d’autres publics ?

J’ai été très surpris de voir autant de jeunes assister aux générales du Festival, y compris des enfants de 7 ans qui restent assis sur leur siège jusqu’à une heure du matin pour écouter du Britten avec le texte de Shakespeare en anglais et qui ont l’air d’adorer cela ! Cela m’a beaucoup touché, je ne m’y attendais pas. Je pense qu’inviter le grand public à découvrir des productions à succès est une des voies possibles.

Pour attirer de nouveaux publics, je pense qu’il faut également créer de nouvelles œuvres. Même si c’est compliqué, il faut réfléchir à l’utilisation d’autres technologies comme l’électronique, aborder des sujets d’actualité comme les jeux vidéo… Notre génération voit le monde différemment, et si l’opéra n’est qu’un lieu pour se montrer, c’est qu’il s’agit d’un opéra d’une autre génération. Il faut proposer des œuvres plus courtes et créer des événements liés ; la communication et le marketing ont aussi un rôle à jouer. Il faut donner du sens à cela et rester ouvert à d’autres formes d’art. L’opéra a toujours été interdisciplinaire et en renouvellement permanent, − les œuvres de Wagner n’ont rien à voir avec les compositions de Monteverdi −, il faut expérimenter même si cela peut heurter certaines sensibilités. L’opéra nous apprend à accepter les sentiments ambivalents.

L’Académie est aussi là pour ça : c’est un espace où on peut parler librement, réfléchir et peut-être, aussi, se tromper !

Propos recueillis par Elise Ortega