— Au festival — Enoa

Publiée le 13 septembre 2013

THE HOUSE TAKEN OVER EN TOURNÉE EUROPÉENNE

© Patrick Berger ArtComArt

La création mondiale du jeune compositeur portugais Vasco Mendonça, présentée lors de l’édition 2013 du Festival d’Aix, a marqué les esprits des festivaliers. Huis clos inquiétant, porté par la soprano Kitty Whately et le baryton Oliver Dunn dans une mise en scène de Katie Mitchell, The House Taken Over est une magnifique adaptation opératique de la nouvelle de Julio Cortázar, « Casa Tomada ». Alors que la tournée européenne démarre, Vasco Mendonça nous livre quelques uns de ses souvenirs, impressions et influences. 

Comment avez-vous découvert la nouvelle de Julio Cortázar ?

Je vivais à Amsterdam à l’époque, c’était il y a dix ans, et une amie m’a envoyé la Casa Tomada en espagnol. Ma première réaction après avoir lu cette nouvelle a été de me dire : « Ça n’a pas de sens ». Je pensais que c’était parce que je ne maîtrisais pas bien l’espagnol, mais en réalité, c’est juste que le texte était lui-même très étrange. Je l’ai gardé en tête depuis, mais seulement comme un texte que j’ai beaucoup apprécié.

Qu’est-ce qui vous a touché dans ce texte ?

L’inaction du frère et de la sœur face à l’invasion est bien l’élément le plus troublant de cette histoire. Le fait qu’ils s’en accommodent suggère qu’ils considèrent la cohabitation avec cette entité non définie préférable à la fuite. Ce qui veut dire que soit ils n’ont pas peur, soit quelque chose de plus terrible encore les attend à l’extérieur. Dans les deux cas, je trouve ces hypothèses intéressantes : s’ils n’ont pas peur, c’est peut être parce que ce n’est pas réel, peut être que c’est un rêve terrible ou une hallucination. Cette première hypothèse ferait de nous les témoins silencieux d’un comportement d’autodestruction pathologique partagé par les deux personnages. Et si cette invasion est bien réelle mais qu’ils préfèrent rester dans la maison plutôt que de sortir, alors on peut se demander : de quoi s’agit-il ? De quoi ont-ils si peur ?

Comment interprétez-vous alors cette nouvelle ?

Mon interprétation est avant tout psychologique bien que le texte ait une portée politique. J’ai été plus intéressé par cette approche car elle permet d’aborder plusieurs sujets qui me sont chers tels que la complexité des relations intimes, l’aliénation et en particulier le rapport à la peur, comment celle-ci peut cesser d’être un mécanisme de défense et devenir un handicap paralysant.

Est-ce que vous pensez que les personnages de la nouvelle sont enfermés dans le passé ?

Je pense qu’ils sont emprisonnés dans leur propre vie et qu’ils souffrent du « syndrome de la grenouille ébouillantée ». C’est une métaphore un peu naïve mais je l’aime bien : si vous essayez de plonger une grenouille dans une eau bouillante, elle sautera instinctivement pour s’en échapper, mais si vous plongez cette même grenouille dans de l’eau froide que vous faites porter à ébullition, elle n’arrivera pas à se rendre compte à temps du danger qui l’entoure et mourra probablement. Cette image me touche beaucoup, le fait de perdre conscience de la température de l’eau.

Est-ce qu’il vous arrive de ressentir la même chose ?

Je pense que tout le monde, moi y compris, a déjà fait l’expérience de se sentir piégé à un moment ou un autre de sa vie. Cette inertie, qui peut dans certains cas être à l’origine de changements très positifs peut aussi dégénérer en une terrible spirale d’amertume et d’isolement qui sont des maux aussi handicapants qu’un malaise physique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de composer un opéra à partir du texte de Cortázar ?

J’ai passé en revue plusieurs textes, et celui-ci m’a frappé par son potentiel théâtral. Le résumé est très simple mais mystérieux : deux personnes, seules, sont enfermées dans une maison. La simplicité de l’histoire laisse beaucoup de place à l’imagination. Je pense que la réduction, l’austérité stimulent la créativité. Il y a beaucoup de ça dans la nouvelle de Cortázar.

Quelles sont vos sources d’inspiration en dehors du monde de la musique ?

Le théâtre m’inspire beaucoup. Je suis très attaché au travail de Samuel Beckett et de Harold Pinter. La violence et le désespoir inhérents aux relations humaines sont, je pense, au cœur de leurs œuvres même si chez Beckett, nous sommes plutôt dans une sorte de no man’s landpost apocalyptique tandis que l’univers domestique de Pinter est peut être plus directement lié à mon œuvre. J’ai toujours été très impressionné par sa manière de lier la violence à l’intimité, et par la facilité qu’il a de créer des atmosphères terriblement menaçantes à travers des dialogues d’une apparente banalité.

Comment s’est déroulée la création de The House Taken Over ?

Le projet a suivi plusieurs étapes. J’ai d’abord fait une ébauche que j’ai présentée il y a deux ans et qui est restée en l’état pendant un certain temps. Puis j’ai reçu en novembre dernier le texte de Sam Holcroft et j’ai commencé à travailler sur la composition en décembre. Il faut travailler avec les mots pour composer un opéra. Tout s’est alors fait très rapidement. Ce fut une période très courte et très intense qui a duré six mois et pendant laquelle je composais tous les jours, plus de dix heures par jour.

Comment s’est déroulée la collaboration avec Sam Holcroft (auteur du texte) et Katie Mitchell (metteur en scène) ?

Je les ai rencontrées l’année dernière avec la dramaturge Lindsey Turner et nous avons commencé par définir comment nous allions aborder l’œuvre. Pour moi, il était clair qu’il ne fallait pas l’approcher d’un point de vue politique, ce qui m’intéressait en particulier c’était les implications psychologiques qui découlent de cette nouvelle.

Une fois que nous avions choisi de quelle façon nous voulions raconter l’histoire, je me suis mis à travailler quotidiennement avec Sam. Pendant la phase d’écriture nous étions en contact presque tous les jours, elle m’envoyait régulièrement des bouts de texte jusqu’à ce qu’elle comprenne ce à quoi j’étais le plus sensible. Elle a été très généreuse dans son travail et ouverte à la collaboration.

L’apport de Katie a été aussi très intéressant. Pour des raisons pratiques, elle avait écrit pour la première répétition en juin 2013 l’histoire des personnages de la nouvelle sur quatre générations. Elle voulait que les chanteurs puissent y trouver les réponses à toutes leurs questions, qu’ils puissent comprendre les motivations de leur personnage et développer leur rôle. C’était fascinant à voir.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez présenté en première mondiale The House Taken Over au public du Festival d’Aix ?

Voir que, ce qui à l’origine n’était qu’une simple idée, s’est transformé en une incroyable mise en scène servie par des artistes formidables, c’est grisant et en même temps ça pousse à une certaine humilité.

La création de The House Taken Over a été soutenue par le réseau européen d’académies d’opéra (enoa), que pensez-vous de ce réseau d’institutions culturelles ?

Je pense qu’enoa remplit une mission cruciale : celle de créer des passerelles entre des artistes en début de carrière et des institutions culturelles telles que les festivals, les maisons d’opéra, etc. Les activités et ateliers organisés par enoa sont autant d’opportunités de rencontrer des artistes de toute l’Europe, notamment des personnes très intéressantes avec lesquelles on peut avoir des affinités et éventuellement travailler ensemble, peut être pas dans l’immédiat mais dans cinq ou dix ans.

Quels sont vos projets futurs ?

Je suis en train de travailler sur une œuvre pour cinq percussionnistes ; rien de plus éloigné du monde de l’opéra !

Avec qui aimeriez-vous collaborer à l’avenir ?

C’est difficile de répondre à cette question, il y a tellement d’artistes talentueux avec lesquels j’aimerais travailler.

Si vous deviez travailler à nouveau sur un opéra à partir d’une œuvre littéraire, vers quel genre vous tourneriez-vous ?

J’aime beaucoup le format de la nouvelle car je trouve qu’il contient toute la matière nécessaire pour composer. Si c’est une bonne nouvelle et qu’elle a un certain potentiel, on peut en faire un opéra d’une heure ou de trois.

Et la poésie ?

La poésie dans l’opéra est assez compliquée. En ce qui me concerne, ce qui est essentiel dans la création opératique, c’est un bon point de départ dramatique. Un librettiste talentueux peut y mettre de la poésie. Mais j’aime beaucoup travailler sur la poésie. L’année dernière, j’ai reçu une commande des festivals d’Aix, de Verbier et d’Aldeburgh qui m’a permis de composer un morceau à partir d’un poème de Dylan Thomas, un poète auquel je suis très sensible, et ce fut un réel plaisir. La poésie est idéale quand on compose par exemple pour une chanson.  Lorsqu’il s’agit de théâtre, je pense qu’il est essentiel de s’assurer que le texte choisi contient de la matière dramatique.

Pour finir, quel est le dernier livre que vous avez lu ?

The Code of the Woosters de Pelham Grenville.

 

DÉCOUVREZ THE HOUSE TAKEN OVER EN IMAGES DANS LE CADRE DU FESTIVAL D’AIX 2013 SUR NOTRE COMPTE FLICKR

 

TOUTES LES DATES DES REPRÉSENTATIONS  2013 – 2014

11-14 septembre 2013, deSingel, Belgique

21 septembre 2013, Festival Musica, Strasbourg, France

6-7 février 2014, Grand Théâtre de Luxembourg, Luxembourg

21-22 février 2014, Teatro Maria Matos, Lisbonne, Portugal