— Au festival

Publiée le 25 juin 2019

GRANDEUR ET DÉCADENCE : UNE PARABOLE DES DERNIERS SPECTACLES D’IVO VAN HOVE

Mahagonny semble cristalliser un récit-type latent dans bien des œuvres mises en scène récemment par Ivo van Hove : la parabole « grandeur et décadence ». C’est particulièrement évident si l’on songe aux Damnés, d’après Visconti, créé au Festival d’Avignon en 2016 et redonné ensuite à la Comédie-Française : le récit de la splendeur puis la chute de cette famille d’industriels allemands compromis avec le nazisme. L’intrigue s’ouvre en 1933, dans le contexte idéologique et politique qui, trois ans plus tôt, a transformé « l’opéra culinaire » de Brecht et Weill en formidable scandale.

À chaque fois, qu’il s’agisse d’Euripide (Electre / Oreste, 2019) ou de Shakespeare (Les Tragédies romaines, reprises en 2018), de Moussorgski (Boris Godounov, 2018) ou de Couperus (Les Choses qui passent, 2018, The Hidden Force, 2019), un moment de civilisation particulièrement brillant est saisi au moment où il jette ses derniers feux, avant de basculer dans le chaos. La ligne de mire est toutefois l’horizon contemporain : la parabole de Brecht et Weill engage la République de Weimar, mais la mise en scène d’Ivo van Hove évoque également les mouvements de protestation suscités par la crise financière, les fausses compensations qu’offrent les nouvelles technologies, et les menaces de plus en plus tangibles de catastrophe écologique aujourd’hui.

Mahagonny et Les Damnés sont à leur manière des réécritures de L’Anneau du Nibelung de Wagner, qui donne à cette parabole sa forme absolue. Ivo van Hove l’a mis en scène à Gand entre 2006 et 2008 et peut-être a-t-il trouvé à cette occasion la matrice de ses futurs récits. Son idée est qu’avec le Walhalla, Wotan voulait créer une société meilleure mais aussi que, dès La Walkyrie, son rêve a commencé à se fissurer. Ainsi qu’il le raconte, « des émeutiers rôdaient sur les débris de son empire. Puis, dans Le Crépuscule des Dieux, les Gibichungen tentaient d’imposer un autre modèle de vie sociale assimilé à la réalité virtuelle. »
Chez Ivo van Hove, la conquête du pouvoir et son impossible conservation sont les moteurs du couple « grandeur et décadence ». Simplement celui-ci a changé de nature : aujourd’hui, la maîtrise de l’opinion ou des flux économiques a pris le relais du politique. Ainsi, dans le Ring, « l’or était désigné par l’autoroute numérique qui recèle toute l’information du monde ». Et dans Macbeth (repris à Lyon en 2018), « c’était le pouvoir financier qui aiguillonnait l’ambition du couple meurtrier ». Cette production entretient des liens étroits avec celle de Mahagonny : Macbeth y a les traits d’un « banquier capitaliste arrivé à ses fins » et qu’il s’agit de renverser ; à l’époque, point de « gilets jaunes » mais « la protestation pacifiste des Indignés », ceux d’Occupy Wall Street, « qui veulent juste réfléchir à ce qu’ils souhaitent faire de l’avenir ».

Le vif intérêt pour cette parabole a peut-être des racines plus secrètes. Pour Mahagonny, le metteur en scène dit s’être inspiré de documentaires qui retracent les tournages chaotiques d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) et de Fitzcarraldo de Werner Herzog (1982). En somme, ce serait aussi le processus artistique lui-même, entre volonté de puissance et fragile vanité, qui se regarderait en miroir dans la fable de Mahagonny. Ivo van Hove confie que, depuis la mort de son meilleur ami, alors qu’il n’avait que 16 ans, il prend « un vrai plaisir, qui n’a rien de morbide, à mettre en scène la dégradation physique, l’agonie, la mort » ; et conclut : « parce que c’est un art vivant, parce que c’est un art du vivant, le théâtre se confronte sans cesse à la représentation de cette limite, qui est son altérité fondamentale. »

Timothée Picard

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