— Académie

Publiée le 25 juin 2016

Favoriser le dialogue entre scène et musique

Alexandra Lacroix
© DR

Jeune metteuse en scène, Alexandra Lacroix participe cette année à l'Atelier Opéra en Création proposé par l'Académie. Un moment d'échanges et de réflexions encadré par le dramaturge Willem Bruls, qui réunit de jeunes créateurs (dramaturges, metteurs en scène, compositeurs, scénographes...) venus de toute l'Europe pour inventer ensemble le futur de l'opéra...

Qu’est-ce qui t’a poussée à venir participer à l’Atelier d’Opéra en Création proposé par l’Académie ?

Cette année, je ne participe pas seulement à un, mais à deux de ces ateliers. Le premier, qui s’est déroulé à Londres en mai,  avait pour objet de s’interroger sur ce que  signifie être une femme à un poste de création et de direction (mise en scène, composition, direction musicale, etc.) dans le milieu de l’opéra. Jusqu’alors, je n’avais jamais voulu me poser la question en ces termes : pour moi, c’est un travail artistique qu’il faut défendre, indépendamment du genre. Mais je dois dire que cette réflexion aura été très fructueuse, surtout qu’elle était accompagnée par Katie Mitchell, dont j’apprécie beaucoup le travail de mise en scène et qui menait cette réflexion. Cette fois-ci, pour l’atelier qui vient de débuter à Aix, ma motivation est très liée au désir de me rapprocher du Festival. Ici, on sent une volonté de questionner les œuvres et l’art lyrique en général, mais aussi de constituer des collaborations artistiques cohérentes, ce qui pour moi est tout à fait essentiel. Ces ateliers sont également une belle occasion de rencontrer des artistes venus d’un peu partout en Europe, on réalise combien les enjeux peuvent différer entre nous, d’un pays à l’autre… L’idée étant de partager nos expertises et d’imaginer des projets ensemble !

Quel est ton rapport à la musique, en tant que metteur en scène ?

À l’origine, je  viens  du monde du théâtre, mais j’ai été très vite amenée à collaborer avec le compositeur Alexandros Markeas, pour un spectacle avec des interprètes de sa classe dite de « musique générative non idiomatique ». Je devais créer un contexte spatial et y mettre en mouvement des instrumentistes ; et ça m’a passionnée ! Suite à ça, j’ai rencontré des chanteurs, avec lesquels j’ai commencé à monter des spectacles lyriques. J’ai pu constater combien les enjeux des musiciens selon leur instrument mais aussi leur répertoire étaient différents… Cela m’a donné envie de pousser plus loin cette recherche et de développer, en parallèle de mon travail  théâtral ou musical dans des configurations plus classiques (ensembles, orchestres), une compagnie dont l'axe principal serait le travail du corps musicien. Je mélange des instrumentistes, des chanteurs, des comédiens… le langage commun doit rester celui du corps et de la musique, tout en prenant en compte la différence des enjeux pour chacun, notamment de temporalité.

Les instrumentistes sont donc sur scène, et non plus dans la fosse d’orchestre…

En effet, j’ai ce souci d’amener l’opéra dans un rapport plus intime avec le public… de sortir les instrumentistes de la fosse d’orchestre pour les mettre sur le plateau avec les chanteurs ! C’est une recherche qui m’intéresse que je développe depuis des années, et je sens que pour les interprètes qui passent par la compagnie, ce type de travail est toujours une expérience très forte. Ça les amène à apprendre leur partition par cœur, à se positionner dans l’espace, à se connecter aux autres et  à entendre la musique différemment. Lorsqu’ils reviennent à des formats plus classiques, ils sont nourris de ce travail-là. Moi aussi d’ailleurs. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il faille forcément procéder de cette manière ; c’est une alternative qui ouvre de nouvelles possibilités mais je pense quoi qu’il arrive qu’il faut être le plus possible en communication avec le plateau et le public.

Comment se passe le travail, sur une scène où il y a des danseurs, des acteurs, des instrumentistes… ? En quoi l’accompagnement est-il différent ?

À chaque fois, j’essaie d’intégrer au maximum la personnalité de chaque artiste avec qui je vais travailler. En amont, cela signifie d’aller les voir, les écouter, comprendre par quelle formation ils sont passés, ce qu’ils aiment, pour savoir au maximum à qui j’ai affaire, parce que le travail va être différent avec chacun. Évidemment, un violoncelliste n’a pas les mêmes contraintes qu’un hautboïste ! J’essaie donc de partir de chaque individu pour comprendre ses atouts, ses faiblesses, afin de l’accompagner au mieux dans la direction où je veux aller. Il faut connaître suffisamment les interprètes avec qui on va travailler pour créer sa mise en scène avec ce qu’ils sont. Je ne pense pas qu’on puisse forcer un artiste à faire un trajet qui n’est pas le sien ! C’est d’ailleurs ce qui est compliqué dans les reprises de rôle : il faut réadapter les choses, les refaire en dialogue avec les nouveaux interprètes. Ça ne peut pas être exactement le même spectacle, quand les personnalités sont différentes ! Il faut donc trouver le temps de ce dialogue. 

Ce travail sur l’individualité de chaque interprète, se fait-il indépendamment de son instrument ?

On ne peut pas distinguer l’individu de son instrument ! Pour quelqu’un qui travaille tous les jours depuis des années avec son instrument, ça devient comme un troisième bras, et ce paramètre est fondamental pour le travail scénique. Quand il passe une porte, un musicien ne devrait pas avoir à regarder son instrument, de la même manière qu’il ne regarde pas son bras ou sa jambe ! Il faut qu’il l’intègre comme une partie de lui-même, il doit faire corps avec. Et moi, je dois le prendre en considération dans tout le travail que je mène avec l’interprète. Ce n’est pas une chose à laquelle les musiciens sont habitués. Souvent, ils font corps avec leur instrument dans l’action de produire de la musique ; mais dans le mouvement, dans la manière de se poser, de se préparer, de se mettre en représentation… la chose n’est pas si organique.

Comment rêves-tu l’opéra de demain ?

J’aimerais qu’on requestionne les formats de production des spectacles lyriques, pour favoriser le dialogue entre travail musical et travail scénique. C’est une chose qui revient dans beaucoup de retours de chanteurs : souvent, ils sont déboussolés entre ce que demande le chef d’une part, et le metteur en scène de l’autre. Du coup, ils font ce qui leur semble être le mieux, mais cela ne va pas forcément dans le sens d’une cohérence artistique ! Or pour moi, ce qui est fondamental dans une forme scénique, c’est la cohérence : c’est ce qui fait que le spectacle va avoir une âme et apporter quelque chose au spectateur. Mais pour ça, il faut que tout le monde aille dans le même sens ! Cela passe aussi par le fait de constituer une équipe dans laquelle le metteur en scène, le chef et l’équipe artistique, s’ils ne se sont pas choisis, se sont rencontrés au préalable, ont échangé pour élaborer cette vision commune et cohérente où les dramaturgies de l’œuvre, de la musique et de la technique fusionnent. Impliquer le chef d’orchestre et le metteur en scène dans le choix des interprètes a aussi son sens dans ce souci de cohérence vers un spectacle total. C’est ce à quoi nous œuvrons, dans le triptyque sur les Passions de Bach que nous menons avec le chef Christophe Grapperon et le ténor François Rougier, et que j’aimerais retrouver plus souvent dans les productions plus classiques sur lesquelles je suis amenée à travailler.

Quels sont les sujets que tu aimerais aborder dans un opéra ?

À partir du moment où on met quelque chose en scène aujourd’hui, je pense important que ce soit relié au monde dans lequel nous vivons ! En tant que faiseurs de spectacles, nous devons nous interroger : comment l’opéra peut-il intégrer les enjeux d’actualité, dans une société aussi violente que la nôtre ? La musique a une très grande force émotionnelle, il faut qu’elle puisse aussi nous amener à nous questionner. Je ne suis pas une metteuse en scène engagée politiquement, mais je crois qu’il est essentiel, quand on envisage de créer un spectacle, de se demander comment il pourra entrer en résonnance avec nos quotidiens et les questions qui animent nos sociétés. Encore plus quand on est aux prémices d’une création contemporaine, et qu’on se demande de quoi on va parler !

Propos recueillis par Marie Lobrichon le 20 juin 2016

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