— Académie — Enoa

Publiée le 14 juillet 2015

“FAIRE DU THÉÂTRE, AU SERVICE D’UN DISCOURS POLITIQUE”

© Laila Soliman

Jeune metteur en scène égyptienne engagée, Laila Soliman est venue partager son expérience théâtrale lors de l’Atelier Opéra en Création « Réflexion », l’occasion pour elle d’en découvrir davantage sur l’opéra et ses multiples facettes. Retour sur son parcours, ses influences et sa vision audacieuse du théâtre.

Quel est votre parcours ? Comment en êtes-vous venue au théâtre et la mise en scène ?

Je suis née en 1981 au Caire (Égypte). J’ai passé une licence de théâtre à l’Université américaine du Caire puis une maîtrise à DasArts au sein de l’École de théâtre et d’arts d’Amsterdam. Mon père est un peintre connu en Égypte et j’ai donc été sensibilisée à l’art dès mon plus jeune âge. Enfant, je voulais être danseuse ou actrice. C’est à 14 ans que j’ai su vouloir faire de la mise en scène ; j’étais intéressée par de nombreux aspects du théâtre, au-delà du seul fait d’être sur scène ; je voulais surtout créer. C’est une volonté qui ne m’a plus jamais quittée. Je m’intéresse aujourd’hui beaucoup à la sphère sociopolitique et aux problématiques liées au genre. C’est pourquoi je cherche à faire un théâtre qui soit à la fois « social » et « professionnel », le premier ne devant pas nécessairement être inesthétique, comme le second détaché de la réalité. J’ai travaillé de différentes manières sur ces questions, notamment en tant que dramaturge avec le collectif Rimini Protokoll sur la pièceRadio Muezzin (2008). Ce projet m’a d’ailleurs permis d’avoir une nouvelle approche du théâtre post-traumatique et de sa définition, de la manière dont les gens peuvent investir une scène et pas seulement les acteurs. C’est là que j’ai également commencé à m’intéresser à différentes formes de théâtre interactif et de performances in situ. Et, bien sûr, la Révolution est arrivée et a énormément influencé les choix des thèmes sur lesquels je choisis de travailler ainsi que mes choix esthétiques.

La Révolution égyptienne a donc modifié vos sources d’inspiration. Dans quelle mesure a-t-elle modifié votre manière de travailler ?

Ces moments de l’Histoire sont très particuliers car vous êtes au cœur d’événements d’une très grande violence. Cela vous fait vous interroger sur ce qu’est l’art, son utilité ou encore pourquoi vous, en tant que personne, avez fait le choix d’une telle carrière. Dans ce type de contexte, vous vous sentiriez plutôt médecins, infirmières ou avocat spécialiste des droits de l’Homme.

Est-ce à ce moment précis que vous avez commencé à vous tourner vers des pièces militantes ?

Non, j’en fais en réalité depuis mes débuts, en 2004, avec ma première pièce sur l’Irak. Mon travail était déjà très politique avant la Révolution. Il a en revanche évolué : j’ai opté depuis pour d’autres focalisations, ce qui a, d’une certaine manière, influencé mes choix esthétiques. C’est en effet à l’aune de ces événements que j’ai réellement commencé à vouloir produire un contre-discours face au discours officiel de l’État et à sa version sur la Révolution en cours. Je me suis inspiré d’images et de discours des journaux télévisés que je désapprouve et les ai mis en scène dans des formes théâtrales pouvant être jouées n’importe où, sans besoins scéniques particuliers ou de lumières spécifiques. Le théâtre devient alors cet art capable de circuler librement. Il est très important pour moi qu’une pièce puisse être jouée en extérieur comme en intérieur, et de réfléchir à qui va pouvoir y assister, à comment atteindre de nouveaux publics, à la question du travail collectif et participatif ; d’autant que tous les foyers égyptiens n’ont pas la télévision et que seule une frange restreinte de la population va au théâtre. Je dirais que ce qui a vraiment changé dans mon travail après la Révolution est le besoin d’une réflexion continue sur la manière de faire du théâtre, au service d’un discours politique.

C’est la première fois que vous venez au Festival d’Aix-en-Provence. Pourquoi avez-vous eu envie de participer à l’Atelier Opéra en Création de l’Académie ?

Je ne sais pas vraiment si j’avais des attentes particulières vis-à-vis de cet Atelier. Le Festival étant très réputé, une des raisons pour lesquelles je souhaitais y participer était avant tout de pouvoir assister aux différents événements proposés et de rencontrer les artistes présents. Par ailleurs, c’était l’occasion pour moi d’en découvrir davantage sur la forme artistique qu’est l’opéra, que j’apprécie mais que je connais finalement assez peu. Je n’ai pas eu l’occasion de l’étudier durant mes études. Je m’y intéresse depuis que je collabore avec des musiciens et que la musique est partie prenante de mes pièces, ou du moins qu’elle en est un thème récurrent. Jusqu’alors, j’ai surtout travaillé avec de la musique arabe ou électronique, et, plus précisément, de la musique électronique égyptienne. Cet atelier a donc suscité en moi des questions telles que : qu’est-ce qu’un opéra aujourd’hui ? Quelle est la différence entre opéra et théâtre musical et, a fortiori, entre un livret d’opéra et un texte de théâtre classique ? En quoi cette différence peut-elle influer sur la composition et la mise en scène de mes pièces ? En ce sens, c’est une réelle opportunité de pouvoir échanger avec des gens qui pratiquent différents types de théâtre mais aussi avec des compositeurs à propos de leur démarche et de leur approche artistique.

Cette expérience a-t-elle ouvert la voie à de nouveaux projets ?

Oui probablement mais il n’y a rien de concret, c’est encore à définir, même s’il est évident qu’elle ouvre le champ des possibles. Pour moi, la forme, les choix musicaux et esthétiques sont très liés au contenu. Il faut donc sans cesse se poser la question de ce dont on veut parler et donc de comment on souhaite faire du théâtre, ne pas le faire sans but bien défini. C’est différent à l’opéra où les grandes œuvres sont chantées et reprises pour leur musique qui reste inchangée. Il est donc très intéressant de découvrir la manière dont elles sont interprétées visuellement (mise en scène, jeu d’acteur) et comment elles se positionnent vis-à-vis de l’actualité et du public, comme n’importe quelle pièce de théâtre. Elles délivrent un message. Je ne m’intéresse pas forcément à l’opéra dans son ensemble mais certaines œuvres me touchent, en tant qu’être humain, car leur thématique et leur mise en scène les rendent très actuelles.

Vous connaissez probablement le réseau Medinea. Que pensez-vous de cette initiative ? Existe-t-il un équivalent dans le milieu du théâtre ?

Je ne sais pas s’il existe un équivalent mais je trouve cela très intéressant. Je ne connais pas bien les actions du réseau car je l’ai découvert juste avant de venir à Aix-en-Provence. Je collabore moi-même avec certains de ses partenaires dans le cadre professionnel. C’est encourageant !

Vous avez aujourd’hui acquis une certaine expérience. Quels conseils donneriez-vous à la jeunesse égyptienne qui souhaite se lancer dans une carrière artistique ?

Je ne sais pas si je peux répondre à cette question et donner des conseils avisés car je ne me considère ni expérimentée, ni accomplie. Je pense que c’est très important de savoir pourquoi on fait tel ou tel choix. C’est très difficile d’embrasser une carrière artistique en Égypte en raison de l’absence de ressources, tant éducatives que financières, mais aussi à cause du climat politique. Nous sommes dans un pays avec un taux d’analphabétisme très élevé ; les choses sont très compliquées lorsque l’on ne peut ni lire ni écrire. Le principal est d’avoir une forte conviction dans ses choix et ce n’est pas seulement vrai pour la jeunesse égyptienne. Il faut sans cesse se questionner et trouver une raison d’être à nos projets, c’est essentiel !

Propos recueillis par Alice Seninck