— Au festival

Publiée le 9 juillet 2016

Fady Jomar, ou la force subversive des chansons

Kalîla wa Dimna
© Patrick Berger / Artcomart

« Si vous volez l'essence des paroles, / Les chansons continueront à nourrir nos veillées » : les mots de Fady Jomar, auteur syrien originaire de Damas et librettiste de Kalîla wa Dimna, habitent la musique de Moneim Adwan comme elles hantent l'esprit. Portrait d'un auteur engagé.

Pouvez-vous nous expliquer la première phrase du livret de Kalîla wa Dimna : « Si vous tuez un poète, il renaîtra en mille chansons » ?

Pour moi, les chansons représentent et racontent, mieux que toutes autres formes d’expression, la vie dans toute sa splendeur. Avec une chanson, on peut parler de tout : d’amour, de politique et même de religion… Ayant connu de près le monde agricole, je peux vous assurer que les chansons illustrent merveilleusement toutes les étapes telles que la semence, la moisson et la récolte au rythme desquelles les fermiers sont amenés à vivre... Et qu’est-ce-que l’agriculture si ce n’est la représentation du cycle de la vie ?

Lorsque vous avez assisté à la première représentation de Kalîla wa Dimna, quel a été votre sentiment?

Je suis tombé amoureux de ce théâtre à l’italienne et j’ai été immédiatement convaincu par la scénographie qui est selon moi d’une grande finesse. Rehausser la scène d’un étage afin de créer deux niveaux distincts séparant les sujets du roi est une proposition des plus convaincantes. Ce qui est incroyable, c’est qu’avant même que le spectacle soit monté,  j’imaginais cette scénographie au détail près ! Cette pièce parle de tout le monde et doit pouvoir renvoyer à tous les peuples et à toutes les contrées, proches ou lointaines.

Vous voulez dire par là que le message porté par Kalîla wa Dimna ne s’adresse pas prioritairement au monde arabe ?

Exactement. Ce qui se passe en France autour de la réforme du travail s’apparente, dans une moindre mesure, à ce qui se passe en Syrie. Il est toujours question d’un  peuple en souffrance qui réclame ses droits. Le gouvernement doit travailler au service du bien commun, non pas parce qu’il est philanthrope ou bienveillant mais simplement parce que c’est là le cœur de son travail, l’enjeu principal de sa mission.

Comment Moneim Adwan a-t-il entendu parler de vous?

Il a lu mon profil Facebook et s’est intéressé aux poésies, aux chansons et aux articles politiques que j’écrivais au mépris du danger.

Pourquoi avez-vous été emprisonné six mois dans les geôles du régime syrien ?

J’ai eu le malheur d’écrire des poèmes, des chansons et quelques articles politiques. Je ne tiens pas à m’étendre davantage sur le sujet. Je préfère m’abstenir par respect pour mes nombreux amis qui souffrent encore aujourd’hui, bien plus que moi peut-être. Jusqu’ici, je ne me suis jamais dérobé lorsqu’il s’agissait de parler de mes expériences. Je pense simplement qu’aujourd’hui, c’est de chansons dont a besoin la Syrie.

Lorsque Moneim Adwan a fait appel à vous pour l’écriture du livret de Kalîla wa Dimna, qu’avez-vous pensé?

Lorsque Moneim est venu à ma rencontre en Turquie, j’ai pensé qu’il s’agissait d’une opportunité incroyable. En Syrie, j’étais comme bâillonné, je ne pouvais ni parler, ni écrire. Dès mon arrivée en Turquie, j’ai tenté de faire des choses qui n’atteignaient cependant jamais le niveau professionnel que j’aurais souhaité. Pourtant, je nourrissais l’espoir d’insuffler le goût de la poésie à travers l’écriture de chansons ou par le biais du théâtre.

Le  poète serait-il la conscience du peuple ?

Absolument ! Les poètes écrivent des choses auxquelles les gens ne pensent pas.  Les chansons réunissant musique, voix et poésie sont d’une puissance inouïe car elles ont le pouvoir de rester gravées dans les mémoires.  

Qu’est-ce-que l’histoire de Kalîla wa Dimna signifie?  Qu’est-ce qu’elle raconte du monde ?

Le lion, ne comprenant pas Chatraba, finit par le dévorer. Ce que cette histoire nous apprend, c’est qu’il n’existe pas de bon roi et que l’on doit toujours, sans exception aucune, être contre eux. Je ne parle évidemment pas des monarchies constitutionnelles ayant un régime parlementaire comme au Pays-Bas mais de royauté absolue ou de dictature.

Être en situation d’exil vous aide-t-il  à écrire ?

Non, pas du tout ! En Syrie, je pensais avoir la force et le talent nécessaires pour dire ce que j’avais sur le cœur. Hors de Syrie, il m’est facile de parler mais le processus d’écriture est très laborieux pour ne pas dire impossible. Si Moneim m’avait sollicité en Syrie, ça m’aurait probablement demandé moins de temps pour écrire le livret. À l’écart des conflits, il est difficile de parler de souffrance.

Pensez-vous que la vie et le destin du personnage Chatraba soient similaires aux vôtres ?

J’espère que non car je ne voudrais pas subir le même sort ! Il est cependant vrai que nos vies se ressemblent. Je peux comprendre ce qu’il dit, ce qu’il ressent, la manière dont il agit. Or, à la différence de Chatraba, je me suis jusqu’alors bien gardé de me rapprocher  d’un roi quel qu’il soit.

Moneim Adwan vous a confié l’écriture du livret de son opéra, comment expliquez-vous ce choix ?

Ma relation avec Moneim Adwan s’est déroulée en deux étapes : il a pris connaissance de mon travail, de mes écrits et a mis en musique deux ou trois de mes chansons. M’ayant découvert en qualité d’auteur de chansons, il est ensuite venu me parler d’un livret d’opéra. C’est là qu’Olivier Letellier, le metteur-en-scène, et Moneim m’ont rejoint à Istanbul. Il était alors encore question d’animaux. Lorsque je leur ai suggéré de s’affranchir de l’allégorie animalière pour incarner les personnages et faire en sorte qu’ils puissent parler ouvertement d’injustice, tous deux ont compris qu’ils ne se trouvaient pas seulement en présence d’un auteur de chanson mais également d’un dramaturge. Je suppose que c’est cela qui a confirmé leur choix.

C’est à ce moment-là que vous avez choisi de faire du narrateur une femme?

Pour Kalîla, j’avais d’autres ambitions… je l’imaginais soit hors de la pièce, soit incarnée par deux personnages distincts : la narratrice et Kalîla. Olivier a préféré que les deux personnages ne fassent plus qu’un. Quoiqu’il en soit, la présence de la conteuse me semble indispensable dans ce projet.

Donner le rôle du narrateur à une femme change-t-il quelque chose selon vous ?

Non, je ne crois pas. Il n’y a rien de différent entre un homme et une femme.

Si Dimna avait-eu un frère, ça n’aurait pas été différent ?

Si, peut-être… une femme a de l’intuition. Kalîla anticipe et redoute chacune des étapes par lesquelles Dimna passe, elle peut lire son destin. Au même titre que « Mère Nature », elle comprend tout mais ne fait rien. Si Kalîla était un homme, il pourrait être un Dieu car Dieu aussi voit les choses sans nécessairement agir. Il ne sauve pas l’enfant sur son lit de mort mais se contente de le regarder. Kalîla agit de la même manière : elle observe, anticipe et comprend mais ne peut rien faire.

Elle essaie tout de même de raisonner son frère, n’est-ce-pas?

Elle parle à Dimna à la manière d’une conscience qui chuchoterait à l’oreille « ne tue pas, ne vole pas, etc. ». Si seulement il l’écoutait…

Où est-ce que vous vivez actuellement et quels sont vos projets pour le futur ?

Je vis en Allemagne et je suis en train de travailler sur Les Milles et Une Nuits ainsi que sur d’autres projets de théâtre. Rester actif est pour moi une manière de combattre la mort.

Pensez-vous qu’un jour vous pourrez rentrer en Syrie ?

Je l’espère. Mes parents sont restés là-bas. Quand Bashar al-Assad partira et je suis certain qu’un jour il partira car l’Histoire nous enseigne que tôt ou tard les tyrans capitulent et que toutes les Révolutions finissent par faire tomber la tête des puissants. Il faudra alors commencer une nouvelle Révolution pour conduire notre pays vers une vie plus saine et plus heureuse. C’est à ce moment-là que j’aurai un rôle à jouer là-bas !

Propos recueillis par Aurélie Barbuscia le 1er juillet 2016