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Publiée le 19 juillet 2014

ÈVE-MAUD HUBEAUX: RENCONTRE AVEC LA FILLE CADETTE DE “TRAUERNACHT”

Dans la famille endeuillée de Trauernacht, on demande la fille cadette… Rencontre avec Ève-Maud Hubeaux, jeune mezzo-soprano prometteuse à l’affiche du drame orchestré par Raphaël Pichon et Katie Mitchell, sous le signe de Johann Sebastian Bach. 

Parlez-nous de votre parcours.

Mon parcours est un peu atypique car j’ai passé un master en droit des contrats et responsabilité civile, avant d’entamer une thèse que j’ai abandonnée après mon entrée à l’Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin. Je prends toutefois des cours de chant depuis l’âge de treize ans : j’ai d’abord bénéficié de l’enseignement d’Hiroko Kawamichi, puis de Françoise Pollet, qui me conseille toujours aujourd’hui.

Comment définiriez-vous votre voix ?

Ma voix est longue ce qui me permet d’interpréter des répertoires variés, de Bach à Wagner en passant par Rossini. Je me définis comme une mezzo-soprano au médium très moelleux avec des graves sonores assez mixtes, peu poitrinés ; je n’enlève pas la particule « soprano » car je possède des contre-ré.

Quel rapport entretenez-vous avec la musique baroque ?

C’est par elle que je suis venue à la musique. Si j’ai chanté des Passions de Bach en concert et Bradamante dans Alcina de Haendel, je n’avais pas vraiment eu l’occasion d’aborder ce répertoire jusqu’à présent. Dans les années 80, il y a eu un renouveau du baroque qui a privilégié un certain type de voix dotées de spécificités particulières, que je n’avais pas naturellement. Cela explique que je n’ai pas été dirigée vers ce répertoire mais plutôt vers Wagner, du fait de la pénurie de chanteurs wagnériens. J’ai donc été ravie que l’on me propose de chanter cette musique, qui plus est en version scénique.

Qu’implique d’interpréter la musique de Bach ?

C’est une musique très luthérienne qui requiert une immense sobriété de l’exécution, une pureté d’émission, loin des vocalises virtuoses de Vivaldi ou Haendel. Le diapason baroque et les instruments anciens demandent aussi une concentration du vibrato et la recherche d’un style bien particulier.

Quel est votre rôle dans Trauernacht ?

C’est la première fois que j’ai un rôle à l’opéra qui n’est pas un véritable rôle car pour créer son spectacle, Katie Mitchell puise en chacun des interprètes, afin de retirer l’essence du personnage qu’elle a envie de voir, au final, en scène. S’il y a malgré tout une part d’interprétation, les personnages sont tirés des émotions des chanteurs, et Katie Mitchell a la capacité de lire en chacun comme dans un livre ouvert ce qui, au début, peut être assez déstabilisant.

Comment décririez-vous ce projet ?

Je parlerais d’un moment théâtral et non d’un opéra car ce genre renvoie, selon Katie Mitchell, à une structure trop classique. Sa volonté était d’éviter un récit linéaire d’où la présence de deux flash-back : le premier remonte un an auparavant, au moment où le père annonce à son fils cadet qu’il est atteint d’un cancer – c’est la raison pour laquelle Es ist vollbracht est chanté en duo – ; le second, qui correspond à mon air Stirb in mir, est une scène intime entre la fille cadette et le père dont elle semble implorer le pardon. Ces flash-back permettent d’intégrer la figure du père et de comprendre sa relation avec ses enfants. Le reste concerne le déroulé de la journée d’enterrement : la préparation, pendant le premier motet a cappella Mit Weinen hebt’s sich an puis, après la Sinfonia de la cantate BWV 146, le retour de l’enterrement. Le fait que nous prenions un repas, que j’aligne des pièces de monnaie, tous ces moments du quotidien peuvent surprendre dans ce contexte de deuil mais ils permettent aux personnages de surmonter la souffrance. À l’image du spectacle, la fin est abstraite puisque la fille aînée pose des boîtes sur la table comme pour se préparer à ranger la maison désormais vide.

Quels sont vos projets ?

Je serai la Grande Prêtresse de la prochaine création mondiale de Pascal Dusapin, mise en scène par Katie Mitchell, au Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, Mary dans Le Vaisseau fantôme de Wagner à l’Opéra national de Lyon avec le collectif théâtral catalan La Fura dels Baus, Une servante dans Elektra de Strauss à Berlin, ainsi qu’Hedwige dans une version concert de Guillaume Tell de Rossini. Je terminerai la prochaine saison en incarnant Pauline dans La Dame de pique de Tchaïkovski à l’Opéra national du Rhin.

Propos recueillis le 12 juillet 2014 par Anne Le Nabour

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