— Au festival

Published on 13 juillet 2016

Esa-Pekka Salonen ou les multiples identitÉs du crÉateur

Qu’est-ce-que le premier XXe siècle représente aux yeux d’Esa-Pekka Salonen si ce n’est une période d’utopie ? C’est à ce moment-là que ce dernier voit poindre la véritable spontanéité créatrice alors que Schœnberg travaille à ses Gurre-Lieder, que Freud publie L'Interprétation des rêves et qu’Einstein met au point la théorie de la relativité ! Chef principal et conseiller artistique de l’Orchestre Philharmonia de Londres, le Finlandais Esa-Pekka Salonen est également un compositeur confirmé dont les pièces symphoniques sont régulièrement exécutées. C’est peut-être l’une des raisons pour laquelle la question de l’identité en art a le don de le passionner. À ce titre, les figures de Stravinski et de Debussy ne sauraient le laisser indifférent, loin s’en faut…

Alors que Debussy occupe une place centrale dans sa vie, Esa-Pekka Salonen est un fervent défenseur du Stravinski néo-classique longtemps méprisé par une génération de mélomanes bien-pensants. Formé sous l’ombre tutélaire de Pierre Boulez, le jeune chef et compositeur s’est longtemps tenu à bonne distance du Stravinski prétendument néo-classique avant de revoir drastiquement sa position. L’exploration d’ouvrages tels que Symphonie de psaumes, Apollon Musagète, Orpheus ou encore Œdipus Rex le conduit tout droit sur le chemin de la désobéissance. Son audace sera bientôt récompensée puisque Pierre Boulez lui confiera à propos de sa direction de l’opéra The Rake’s Progress : " tu m’as presque convaincu de la valeur de cette œuvre ! ". Il n’en a pas fallu davantage pour convaincre Esa-Pekka Salonen de se lancer corps et âme dans l’aventure stravinskienne.

Pour l’édition 2016 du Festival d’Aix, Esa-Pekka Salonen se partage admirablement entre Debussy et Stravinski. Comme un pont jeté entre ces deux univers sonores, le concert du 9 juillet a mis à l’honneur les Symphonies d’instruments à vents de Stravinski dont le morceau conclusif n’est autre qu’un hommage rendu à son homologue défunt (Debussy). Il est ici question d’identité musicale de la part d’un compositeur russe déraciné en quête d’un nouveau langage : " Dans ma pensée, l'hommage que je destinais à la mémoire du grand musicien que j'admirais ne devait en rien être inspiré par la nature même de ses idées musicales ; je tenais au contraire à l'exprimer dans un langage qui fut essentiellement le mien... " déclarera-t-il. C’est au développement d’un créateur luttant pour trouver un chemin après Le Sacre du printemps qu’Esa-Pekka Salonen s’intéresse. Œdipus Rex constitue alors un geste fort sur les nouveaux itinéraires que Stravinski explore. N’appartenant ni au genre de l’opéra, ni à celui de la cantate, cet ailleurs musical intrigue le chef finlandais autant que l’inédite Symphonie de psaumes qui inaugure le genre de la symphonie sacrée.
Quant au couplage
Œdipus Rex / Symphonie de psaumes mis en scène par Peter Sellars, il a été choisi par Esa-Pekka Salonen à l’occasion de son dernier programme en tant que directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles en 2009. C’est dire si le chef ne tenait pas à s’éclipser en grande pompe mais envisageait plutôt une sortie sur la pointe des pieds… C’est un peu la manière dont Mélisande s’éteint, sans emphase, dans la pudeur et le silence. On comprend alors pourquoi le chef est immédiatement tombé sous le charme de l’opéra Pelléas et Mélisande de Debussy avant de la placer en tête de liste des ouvrages qu’il souhaiterait diriger. Quel cadeau prophétique lui aurait fait sa mère alors qu’il n’était encore qu’adolescent : l’enregistrement de Pelléas et Mélisande sous la baguette de Pierre Boulez ! Aurait-il un jour pensé diriger lui-même cet ouvrage qu’il compare aujourd’hui à un jardin exotique que l’on peut tantôt laisser croître naturellement, tantôt dompter et maîtriser. Toujours est-il qu’il considère cette composition comme une matière vivante en perpétuel mouvement au sein de laquelle les personnages sont de chair et de sang.

C’est vers le regard d’Antigone, narratrice d’Œdipus Rex dans le diptyque imaginé par Peter Sellars, qu’Esa-Pekka Salonen se tourne pour interroger « l’envers des destinées » qu’Arkel dans Pelléas et Mélisande est incapable de décrypter. Comment refuser une telle invitation au voyage à destination de notre identité créatrice ?

Aurélie Barbuscia
Texte rédigé sur la base d’interviews réalisées avec Esa-Pekka Salonen dans le cadre du Festival d’Aix 2016.