— Au festival

Publiée le 2 mars 2021

ENTRETIEN AVEC SÉBASTIEN DAUCÉ ET VINCENT MEYER

Portraits Sébastien  Daucé / Vincent Meyer
© Diego Salamanca / Vinvent Meyer

Sébastien Daucé dirigera, en juillet prochain, Combattimento, la théorie du cygne noir, une nouvelle production du Festival d’Aix-en-Provence mise en scène par l’Italienne Silvia Costa. Questions-réponses avec le chef d’orchestre français et Vincent Meyer, Grand Donateur du Festival d’Aix-en-Provence, membre du Cercle Lily Pastré, et soutien de la production.

— Et si la poussière du temps au lieu d’enfouir les événements et les œuvres, au contraire, les polissait pour les rendre encore plus universelle, actuelle ? Que pensez-vous de ce postulat face au projet de production Combattimento, la théorie du Cygne Noir ?

SÉBASTIEN DAUCÉ : Le temps ne dépose de la poussière que sur ce que l’on ne regarde pas. Quand je tombe sur la partition inconnue d'un motet, un opéra ou un air composé il y a plusieurs siècles, je ne la vois jamais comme quelque chose d’antique, qu’il faudrait dépoussiérer ou remettre au goût du jour mais comme la pensée d’un artiste, d’un créateur qui m’a précédé. À partir de là, je me forge un avis sur le potentiel d'émotions qu'elle peut transmettre. Bien sûr, certains textes, certains sujets et certains styles de musique nous touchent davantage individuellement, mais aussi collectivement : certaines époques résonnent avec d’autres et le répertoire que l'on aime aujourd’hui ne plaisait pas nécessairement il y a 50 ans. Pour moi, ce qui rend « actuelle » une œuvre réside justement dans cette adéquation entre un interprète qui l’incarne avec passion, son époque, et la disposition du public à se laisser emporter. Chacun y trouvera une harmonie, une histoire, des vibrations qui l’emporteront ailleurs, sans plus penser que le véhicule a été conçu dans la tête d’un homme du XVIIe siècle.

VINCENT MEYER : Comme toute activité humaine, l’œuvre musicale s’inscrit dans son époque, dans son contexte socioculturel et politique. Certaines, révolutionnaires ou précurseurs, sont célébrées dès leur naissance, d’autres découvertes ou redécouvertes.
Monteverdi, génie parmi les génies, a connu l’admiration de ses pairs de son vivant. Ses œuvres, après une hibernation de quelques siècles, ont été redécouvertes par des musicologues, interprètes et compositeurs éclairés au début des années 1950, apparaissant petit à petit aux programmes des concerts et des opéras ainsi que dans la discographie, grâce à l’invention du microsillon.
Le langage musical d’un compositeur d’exception est universel car il survit à la traversée du temps et de l’espace. Il est profondément humain car il laisse libre cours à l’interprétation et à l’imagination de chacun.
Le projet de Sébastien et Silvia, articulé autour du Combattimento, un des sommets du livre VIII des madrigaux de Monteverdi, nous fait découvrir le paysage musical de son temps et illustre la notion de liberté stylistique et esthétique qui a caractérisé le mouvement baroque.

— Et donc, comment qualifier le geste du mécène dans un tel projet ? Et, justement inscrit dans une tradition, quel rôle le mécène a dans cette aventure ?

SÉBASTIEN DAUCÉ : Au XXIe siècle, les projets qui ne rentrent pas de façon évidente dans un « rail » existant ont peu de chance de voir le jour. Or, ce qui motive plus que tout les artistes c’est la recherche de langages, de formes, d'assemblages de couleurs, de sonorités nouvelles, quand bien même ce travail se mêle à l’archéologie. Notre projet, avec Silvia, de partir de ce Combattimento qui est un pur prototype, de le développer et de poursuivre sa pensée quatre siècles après le geste de Monteverdi, est typiquement de ceux-là. Et dans ce cas, le mécène n’est plus un personnage lointain et exogène : c’est lui qui rend possible l’impossible.

VINCENT MEYER : Questions complexes car chaque mécène a ses raisons... que souvent sa raison ignore ou des motivations personnelles diverses et variées qui rendent les réponses à vos questions bien ardues ! Je ne peux donc que faire part de mon expérience personnelle de mécène dans le cadre du Festival.
Convaincu que la culture en général, et la musique en particulier (n’oublions pas Nietzsche : « sans musique, la vie serait une erreur »), est indispensable à un développement équilibré de la société, j’estime que le mécénat est un acte citoyen. La forme et l’importance du soutien dépendent bien sûr des circonstances de chacun. Parfois le mécène développe lui-même un projet dont il soutiendra la réalisation après avoir choisi ses différents partenaires, parfois on lui présente un projet qu’il acceptera de soutenir. Dans le cas du Combattimento, c’est la personnalité de Sébastien et Silvia et la dynamique de ce projet qui m’ont séduits... sans compter ma passion pour Claudio Monteverdi. Soutenir financièrement un projet de cette nature, c’est aussi convaincre tous les acteurs de cette entreprise artistique et culturelle que leurs efforts sont reconnus et encouragés.
J’ai eu envie d’accompagner l’élan artistique de ce projet original avec la conviction que l’esprit des interprètes et la beauté de cette musique ne pourront qu’enthousiasmer le public du Festival.

Propos recueillis par Mathias Coullaud en janvier 2021