— Au festival

Publiée le 23 avril 2021

ENTRETIEN AVEC PENDA DIOUF ET CLAIRE TIPY

La résidence Opéra de-ci de-là accueillera ses participants et participantes à Aix-en-Provence en juin 2021, dans le cadre d'Aix en juin, prélude au Festival. Elle interroge les forces, les enjeux et les changements à venir dans le secteur opératique. En rassemblant 22 artistes issus de formations et de métiers divers, Opéra de-ci de-là vise à créer un cadre propice au dialogue interculturel, à l'échange interdisciplinaire et à l'exploration de processus créatifs innovants. Rencontre avec Penda Diouf et Claire Tipy, les deux autrices du livret Bruissements du cosmos.

Comment s'est déroulé votre processus d'écriture à quatre mains ?

CLAIRE TIPY : Cela a commencé par une rencontre avec Frédérique Aït-Touati, Anthony Heidweiller, Paul Briottet et Louise Phelouzat, qui a été une véritable introduction au travail de Johannes Kepler et un point d’ancrage important. Cela nous a permis de contextualiser le travail, d’explorer la thématique arts-sciences et leur complémentarité. Ce temps de rencontre a été très inspirant et cela a ouvert beaucoup de fenêtres, des thématiques sont apparues sur lesquelles il nous semblait intéressant de travailler plus en profondeur. Nous avons ensuite échangé avec Penda et il se trouve que nous avions deux thématiques chacune auxquelles nous étions plus sensibles, que nous souhaitions explorer plus en profondeur et nous avons constaté que ces quatre thématiques étaient finalement complémentaires et formaient un tout. Il y a ensuite eu un temps d’échange avec les autres participants et participantes à la résidence : nous leur avons présenté les thématiques choisies et fait les liens avec le travail qu’ils avaient déjà pu effectuer de leur côté en juin dernier (2020), notamment sur Johannes Kepler et son œuvre Harmonices Mundi, donc nous avons récolté toutes ces inspirations, tout ce que cela pouvait évoquer chez les résidents et résidentes. Chaque groupe a pu travailler en fonction des propositions que nous faisions et à partir de cela, nous avons écrit deux textes chacune. Il y a ensuite eu un temps où nous avons lié ces quatre parties, ce qui s’exprime dans le livret par différentes choses, mais notamment par une phrase qui revient à la fin de chaque texte.

PENDA DIOUF : Lors de cette rencontre avec Frédérique Aït-Touati, Anthony Heidweiller, Paul Briottet, Louise Phelouzat, la notion de courage est apparue en discutant, notamment à propos du parcours de Johannes Kepler et de ses engagements. C’est à partir de cette notion que nous avons pu faire apparaître quatre thématiques. Nous avons demandé aux participants ce qu’était le courage pour eux et chacun a pris le temps de nous répondre, il y a eu une phase d’écoute réciproque et cela a beaucoup nourri l’écriture. D’ailleurs, la phrase que l’on retrouve à la fin de chaque texte nous est directement venue de la part d’un résident.

Comment les changements causés par la crise sanitaire (rallongement du temps d'écriture, rencontres et échanges avec le groupe d'artistes via les ateliers en ligne) vous ont amenées à repenser le travail créatif ?

PENDA DIOUF : Nous avons eu d’autres manières d’échanger, que l’on a inventées ensemble et cela a été un vaste laboratoire au sein duquel nous avons écrit avec des personnes que nous ne connaissions pas et sur des thématiques qui nous étaient pas toujours propres, ce qui nous a permis de sortir de notre zone de confort et cela a été également intéressant. Et même si je préfère les rencontres de visu, travailler avec les personnes en face à face, je me rends compte que nous sommes arrivées à de beaux moments d’émotions par Zoom, ce qui m’a surprise. C’est dire la qualité d’écoute et d’échange qu’il y a pu avoir entre les participants, les participantes et nous.

Pouvez-vous nous parler de la trame qui relie les quatre textes du livret ? Quelle en est la colonne vertébrale ?

CLAIRE TIPY : La base commune de ce texte, c’est un voyage. On peut même parler de voyage circulaire, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de début ni de fin, le texte aborde des choses qui reviennent, on est dans quelque chose qui est plus cyclique que linéaire. C’est aussi un voyage que l’on peut lire à deux niveaux, c’est à la fois un récit intime qui peut se lire comme un cheminement personnel, un voyage intérieur. Il est composé de moments que l’on vit toutes et tous : des moments de questionnement, de doute, des moments où l’on prend des décisions, où l’on se retrouve face à son héritage et ceux qui nous ont précédés. Ce sont des moments très humains et intimes, mais il y a aussi une dimension plus large dans ce texte. Il porte un questionnement plus large sur notre rapport au monde, au cosmos même – pour reprendre le titre du livret – et aux choses invisibles. Ce texte est une invitation à tendre l’oreille vers ces voyages. Le choix du mot « bruissement » pour le titre n’est pas anodin. Un bruissement c’est un son qui n’est pas fort, il faut donc déjà être dans une sorte de silence pour l’entendre, il faut tendre l’oreille pour le percevoir, pour l’écouter. Et c’est cela qui lie les quatre moments du texte pour en faire un tout. Le travail de Johannes Kepler nous a aussi beaucoup inspirées, parce qu’il a lui aussi une vision globale et transdisciplinaire de la poésie, l’astronomie, l’astrologie et la science. Il ne les considère pas comme des entités séparées, mais comme des éléments complémentaires et sa pensée ne s’exprime que dans ce tout. Cela peut être une piste intéressante pour lire notre monde, par rapport à ce que l’on est en train de vivre et à notre position.

Le récit de soi et le récit collectif tiennent une grande place dans votre livret, pensez-vous qu'une résidence comme Opéra de-ci de-là puisse faciliter une expression collective et interculturelle ? Quelles voix ce livret porte-t-il ?

PENDA DIOUF : Les profils des résidents et des résidentes étaient déjà très différents et très divers dans ce groupe, aussi bien en termes d’âge que d’origine géographique, ou même de métier. C’était intéressant de découvrir les métiers des uns et des autres, ainsi que leur façon de travailler et ce sont aussi des choses qui nous ont nourries et inspirées lors de la phase d’écriture. On est aussi dans une période de confinement et de pandémie qui est très particulière et cela nous a beaucoup impactés. Ce qui nous tenait à cœur, les questions qui ont été posées lors des séances de travail, n’auraient pas été les mêmes il y a trois ou quatre ans. Auparavant, nous n’aurions pas eu les mêmes ressentis ni les mêmes urgences à dire les choses, la pandémie nous a permis de voir les choses de façon plus claire et plus radicale également, à propos de notre rapport au monde et ce que l’on a envie d’y apporter. Cette situation et la diversité des profils ont permis une ouverture sur le monde, que nous n’aurions pas eue autrement et qui impacte cette empreinte et cette trace que l’on veut laisser grâce à cette résidence et avec cet opéra.

CLAIRE TIPY : Les priorités sont plus claires aujourd’hui et le besoin de connexion se fait plus intense. Nous sommes dans une époque connectée, on peut être connecté avec le monde de façon numérique 24h/24h, mais la connexion au sens plus profond du terme, avec les autres êtres humains, avec les autres formes du vivant et avec soi-même, c’est quelque chose qui me manque, ainsi qu’à la plupart des participants et participantes de cette résidence. La pandémie révèle ce besoin de connexion, essentiel à notre santé mentale et physique, et que l’on a cherché à recréer lors de cette résidence. Comment se connecter au-delà d’une connexion digitale ? C’est quelque chose de très présent dans notre travail. Cela transparaît dans notre écriture ou dans le travail que les artistes ont pu faire lors de la première session de création, ou encore dans ce qui se fera à Aix-en-Provence en juin. Nous travaillons tous sur la création de zones et d’espaces de connexion, au-delà des frontières géographiques et des frontières linguistiques.

Ainsi, dans quelle mesure l'art est-il vecteur d'un récit personnel mais fait aussi résonner un récit universel en se faisant le reflet de sujets et de problématiques actuelles ?

PENDA DIOUF : Au-delà du récit personnel, des émotions et de l’empathie procurées par la poésie ou par la musique, ces moments peuvent créer un sentiment de communauté, une connexion avec des gens que l’on ne connaît pas forcément et avec qui on n'aurait a priori pas grand-chose à partager. Je pense aussi que la question politique de qui nous sommes, de notre place dans le monde, de l’endroit à partir duquel on parle, peut également permettre d’aborder des sujets qui rassemblent. Ce sont des sujets qui montrent des aspérités et des divergences, mais qui montrent aussi beaucoup en quoi nous sommes une communauté de vivants. J’ai l’impression qu’il peut y avoir un discours politique et poétique qui permette une prise de conscience commune, globale et qui permette de développer une forme d’empathie.

CLAIRE TIPY : J’ai l’impression que plus le récit ou l’expérience racontée est spécifique et intime, plus il est facile de s’identifier, plus cette expérience revêt une forme d’universalité. C’est quelque chose qui m’a toujours surprise, on peut parfois écouter une histoire qui se passe dans un espace différent, à une époque différente, mais l’identification sera très forte, parce qu’il y a cette intimité dans laquelle on est invité, tandis qu’il est plus compliqué de se retrouver dans un discours large et général. C’est ce que l’on recherchait dans ce travail aussi, pour que quel que soit l’espace temporel ou géographique dans lequel cela a lieu, le texte ait du sens.

Dans quelle mesure les problématiques abordées dans ce livret (expression de soi, de son héritage, de sa pensée réelle ou rêvée, mais aussi expression du cosmos) peuvent être mises en exergue par la création de nouvelles formes opératiques et artistiques ?

PENDA DIOUF : À mon sens, la question de l’art ne peut s’inscrire que dans un contexte, on ne peut pas écrire pour soi, seul dans sa chambre. Si l’on écrit, c’est aussi parce que l’on est en lien avec les autres, donc on s’inscrit dans tout un paysage social, politique et économique. On ne peut donc pas être déconnecté du monde, en s’inscrivant dans un processus artistique, on s’inscrit dans une période, en étant sensible à ce qui nous entoure. Ce que l’on produit est forcément poreux avec notre environnement. Je ne sais pas si aborder toutes ces problématiques a été volontaire ou s’il s’agit d’un processus naturel quand on écrit, quand on fait de la musique, parce que l’on est justement imprégné de notre environnement et de notre vécu.

CLAIRE TIPY : Ce que je trouve intéressant avec la démarche d’Opéra de-ci de-là, c’est de convier des artistes qui n’ont pas forcément de lien direct avec l’opéra. Ces personnes qui portent un regard nouveau et curieux amènent forcément des choses différentes. Lors de notre participation à la résidence Opéra en création, en juin 2020, l’un des participants partageait avec nous le poids de l’héritage de l’opéra en expliquant qu’il était difficile d’oser se renouveler, voire de proposer quelque chose, lorsque l’on fait face à ce passé si lourd et encore très présent. La démarche d’Opéra de-ci de-là propose une autre manière d’aborder l’opéra.

Quelle place y a-t-il pour ce discours artistique et son expression dans l'espace public ?

CLAIRE TIPY : L’espace public est, par sa nature, poétique. C’est un espace dans lequel il y a déjà des croisements : de corps, de personnes, d’histoires. Si l’on s’assied sur un banc et que l’on regarde ce qui se passe autour de soi, on ne s’ennuie pas. Ce qui est intéressant c’est de s’inscrire dans ce bouillonnement, qui est déjà là et qui traduit une vie qui existe, qui est en marche, toute la question est de trouver comment s’inscrire dans une dynamique déjà existante et comment y prendre pleinement part. Cela va concerner aussi le travail des metteurs et metteuses en scène, ainsi que des chanteurs et chanteuses, que l’on va pouvoir apprécier. Mais avec la représentation dans l’espace public, on s’inscrit dans un espace qui n’est pas vide, qui n’est pas neutre, on va être dans la continuité de ce qu’il s’y passe tout en y apportant une forme de rupture grâce à la création d’un moment particulier, qui n’aurait pas lieu autrement.

PENDA DIOUF : L’espace public est très peu investi, par le monde de l’art et de la culture notamment. Il peut y avoir de temps en temps des représentations de rue, des graffitis et je trouve que les collages féministes actuels peuvent aussi avoir une représentation très poétique. Mais on peut constater un rapport très politique à la rue : dans quelle rue on se sent en sécurité en fonction de notre genre, si on est non-blanc ou pas, et ces dynamiques influencent aussi notre façon d’appréhender et d’investir cet espace public. Il y a des dynamiques sociales et politiques qui font que certains quartiers seront moins à même d’accueillir certaines formes artistiques, pas par manque d’envie mais parce qu’il va y avoir de la peur. Même si elle est à tout le monde, il reste difficile de trouver sa place dans la rue et de se l’approprier.

CLAIRE TIPY : Souvent, dans la rue ou les transports en commun, on essaie de se faire le plus petit possible et lorsqu’apparaissent des interactions, on peut être gêné, faire en sorte que cela se termine le plus vite possible. Dès qu’il y a des personnes sans ces barrières-là, cela crée une sorte de renfermement sur soi et je trouve intéressant de questionner cela, de questionner comment chacun se sent dans l’espace public, comment ne pas avoir peur, ne pas redouter ces moments où l’on doit interagir avec l’autre dans un cadre qui ne serait pas bien défini ou habituel.

PENDA DIOUF : Maintenant, nous avons hâte de rencontrer les autres résidents et résidentes en juin, ainsi que de voir et entendre le fruit de tout ce travail collaboratif.

 

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