— Au festival

Publiée le 10 juillet 2019

DU JAZZ NEW YORKAIS AUX MAQÂMS DE BAGDAD

ENTRETIEN AVEC AMIR ELSAFFAR

— Parlez-nous du contexte artistique complètement atypique dans lequel vous vous êtes formé.

Je suis né à Chicago dans l’Illinois. J’ai commencé par apprendre la guitare, à jouer du rock and roll puis du blues. Toutes ces musiques m’ont amené vers le jazz. À l’âge de 14 ans, je me suis mis à la trompette, avec l’idée de jouer également de la musique classique. Je me suis formé auprès de l’Orchestre symphonique de Chicago, réputé notamment pour la qualité de ses cuivres. J’ai continué à jouer en parallèle du jazz, du rhythm and blues, de la salsa et du merengue. Durant ces années, je menais une sorte de double vie : la journée j’étais trompettiste dans l’ensemble pour jeunes musiciens de l’Orchestre symphonique de Chicago – dirigé notamment par Pierre Boulez et Daniel Barenboim – et à la nuit tombée, je me produisais au sein de big bands ou avec des groupes de blues. Après mes études au conservatoire, je me suis installé à New York pour me concentrer sur le jazz et l’improvisation. J’ai découvert ensuite la musique arabe. En 2001, j’ai gagné un concours de trompette très important aux États-Unis, ce qui m’a permis d’acheter un billet d’avion pour l’Irak pour commencer à étudier véritablement le système des maqâms irakiens. J’ai passé les cinq années suivantes complètement immergé dans cette musique. Durant cette période, j’ai mis de côté le jazz, sauf pour jouer de temps en temps dans le big band de Cecil Taylor, l’un des fondateurs du free jazz malheureusement décédé l’an dernier. Ces expériences m’ont permis de trouver mon langage musical et de développer mon propre style.

— Le début de la guerre en Irak vous a contraint à poursuivre votre apprentissage en Europe.

Après avoir quitté Bagdad, j’ai eu la chance de suivre l’enseignement de Hamid Al-Saadi à Londres. Il est le seul artiste encore vivant à connaître l’ensemble des maqâms irakiens. Il m’a énormément guidé. Je continue d’ailleurs de travailler avec lui. Je l’ai amené à New York et nous nous produisons depuis en tournée à travers les États-Unis.

— Pouvez-vous nous expliquer ce que sont ces fameux maqâms ?

Les maqâms et la musique occidentale trouvent leurs origines dans les modes grecs. Ces modes comportent des gammes de sept notes avec lesquelles on peut composer une infinité de mélodies. Alors que la musique occidentale s’est orientée vers une harmonie « fonctionnelle » avec un mode mineur et un mode majeur, la musique du Proche Orient s’est développée autour de la microtonalité. Le système des maqâms utilise des intervalles très petits entre chaque note et organise les cheminements à l’intérieur de ces échelles. Il  n’a pas recours au principe des accords du système tempéré occidental mais ses mélodies sont néanmoins complexes et sophistiquées, tout en nuances. Les maqâms irakiens sont généralement transmis oralement et doivent être mémorisés. Ils ne sont pas improvisés mais chaque interprète est sensé en proposer sa propre vision. C’est donc une musique très ouverte et flexible.

— Certains maqâms ont également une portée symbolique et spirituelle.

Tous les maqâms ont à l’origine une signification spirituelle. En Irak, le mot utilisé pour désigner une mélodie signifie littéralement « essence spirituelle ». Lorsque l’on joue un maqâm, on ne fait pas qu’interpréter une mélodie : on entre dans une dimension spirituelle.

— Parlez-nous des musiciens qui vous accompagnent depuis maintenant plus de dix ans au sein du Two Rivers Ensemble.

Notre groupe réunit des artistes issus du jazz et des musiques du Proche Orient. Zafer Tawil joue du oud et des percussions. C’est un musicien aventureux, ouvert et versatile, qui n’hésite pas à sortir de sa zone de confort pour prendre des risques sur scène. Tareq Abboushi est notre joueur de buzuq, sorte de luth à long manche. Il a également une formation de pianiste de jazz et sait faire sonner son instrument presque comme une guitare, en utilisant des accords et des techniques rythmiques spécifiques. Le saxophoniste norvégien Ole Mathisen est un technicien merveilleux, passé maître dans l’art de jouer les micro-intervalles. Nasheet Waits est à mes yeux l’un des meilleurs percussionnistes de jazz au monde. Il possède un son très puissant et plein  d’esprit. Carlo DeRosa est quant à lui une légende vivante de la contrebasse. Sa présence est indispensable pour nous ancrer et nous recentrer lorsque nous allons trop loin dans l’improvisation et l’exploration musicale.

— Quelle est votre démarche artistique avec cet ensemble ?

Lorsque je suis revenu de mon voyage à travers le Proche Orient en 2006, j’étais totalement imprégné par les maqâms, bouleversé par leur pureté et leur logique. Je ne voulais pas compromettre leur équilibre parfait en les introduisant de manière artificielle dans de la musique jazz. J’ai finalement découvert qu’il y avait beaucoup de similitudes et tout un vocabulaire commun entre le jazz et les maqâms. Dans ce qu’on appelle la « fusion », on porte généralement un regard assez superficiel sur deux traditions musicales auxquelles on essaie de trouver un dénominateur commun très simple. Ma démarche est, au contraire, d’aller en profondeur, de capter l’essence de ces musiques, afin de trouver une grammaire musicale qui puisse servir de base pour construire quelque chose. C’est un processus de travail que je développe depuis maintenant douze ans avec notre groupe.

— Casser les codes, jouer avec l’improvisation, incorporer des éléments musicaux issus d’autres cultures constitue finalement l’essence même du jazz.

Absolument. Dès ses origines, le jazz de La Nouvelle-Orléans a intégré et combiné des éléments français, créoles et africains pour former une nouvelle musique. Lorsqu’il est arrivé à New York, il s’est enrichi d’éléments provenant de la musique classique occidentale. Il y a dans le jazz une certaine fascination pour le Proche et l’Extrême Orient. Je pense notamment à des standards comme Caravane de Duke Ellington dans les années 1950 ou Blue Rondo à la Turk et Take Five influencés par les différents voyages de Dave Brubeck. John Coltrane a beaucoup exploré la musique indienne mais il s’est également inspiré des traditions du Proche Orient et de l’Afrique du Nord. Depuis sa naissance, le jazz a ainsi toujours entretenu des connexions sous-jacentes avec les musiques traditionnelles orientales. J’essaie de trouver des moyens de mettre en lumière ces liens et de créer à partir d’eux.

— Le dernier album de votre ensemble s’intitule Crisis (2015). Votre musique semble parfois inspirée par vos réflexions sur les événements qui secouent le monde.

J’ai commencé à écrire Crisis après le Printemps arabe et après avoir vécu en Égypte, au Liban et travaillé avec des musiciens syriens. Ces événements sont très complexes et difficiles à appréhender, mais j’ai eu le sentiment que cette révolution manquait d’une direction politique ou philosophique qui fasse véritablement sens. Le monde entier semblait également perdu face à ce moment historique. J’ai voulu créer une musique pour refléter et répondre de manière émotionnelle à cette tourmente, dans l’espoir qu’elle entre en résonnance avec ce que les gens ont traversé.

Propos recueillis par Louis Geisler

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