— Au festival

Publiée le 30 juin 2015

DOMINIQUE BLANC: « LA TRAGÉDIE GRECQUE, MON IDENTITÉ »

Dominique Blanc dans “Iolanta / Perséphone”
© Pascal Victor / ArtcomArt

Actrice fétiche de Patrice Chéreau, Dominique Blanc est une comédienne rare, dont la discrétion n’a d’égale que son talent unanimement reconnu. Avant de rejoindre la troupe de la Comédie-Française à la rentrée prochaine, elle fait cet été ses débuts au Festival d’Aix-en-Provence, où elle incarne la Perséphone du diptyque Iolanta / Perséphone et propose un concert-lecture de sonnets shakespeariens. Rencontre avec un monstre sacré du théâtre français…

Quel rapport entretenez-vous avec le Festival d’Aix-en-Provence ?

Je suis venue deux fois au Festival d’Aix-en-Provence : la première, c’était en 2007 pour De la maison des morts mis en scène par Patrice Chéreau, l’une de ses plus belles réalisations et l’une de ses productions préférées. Je suis ensuite revenue en 2013 pour son extraordinaireElektra et c’est d’ailleurs la dernière fois que j’ai vu Patrice Chéreau. Cette année, j’espère assister au maximum de spectacles pour mieux découvrir ce Festival dont j’entends tant parler.

Quelle place l’opéra occupe-t-il dans votre carrière ?

J’ai eu plusieurs expériences de récitante. J’ai notamment participé à La Flûte enchantée, programmé par Gerard Mortier à l’Opéra Bastille, dans une mise en scène de La Fura Dels Baus. Dans cette production, il y avait déjà Paul Groves, qui chantait Tamino, et que je retrouve cette année à Aix. Je déclamais des poèmes catalans aux côtés de Pascal Greggory. Cette production a été violemment accueillie ; je n’avais jamais connu une telle haine à l’opéra et cela m’a beaucoup choquée. Aix est une toute autre aventure. Ma place est particulière puisque que j’incarne un personnage, Perséphone, au sein d’un opéra – je ne suis pas récitante. Je me découvre comme un instrument musical parmi l’orchestre. C’est une position tout à fait nouvelle pour moi.

Vous incarnez en effet le rôle-titre de Perséphone en mélodrame – texte déclamé sur de la musique. Que cela implique-t-il par rapport à un texte de théâtre ?

Pour moi, le travail est identique car, au fond, il s’agit d’une tragédie grecque, donc de l’histoire du bassin méditerranéen et, plus généralement, de notre civilisation. Depuis que j’ai joué Phèdre, j’ai l’impression que la tragédie grecque est devenue mon identité, une sorte de terre d’asile. Ce rôle est très inattendu dans ma carrière et c’est Gerard Mortier qui, après avoir été producteur de Phèdre, a eu l’idée de me réunir avec Peter Sellars. Comme Patrice Chéreau, Gerard Mortier, que j’admire beaucoup, est décédé de façon très brutale et ces personnes sont encore très proches de moi.

Comment travaillez-vous avec Peter Sellars ?

Travailler avec Peter Sellars participe vraiment d’une recherche à la fois historique, dramatique, psychanalytique, mais aussi personnelle. Peter Sellars s’adresse à la plus grande intimité qui est en vous. Il a cette humilité extraordinaire, que seuls possèdent les grands artistes, de dire qu’il est à vos côtés et qu’il cherche en même temps que vous. Il ne possède pas de réponse. La chose qui l’intéresse le plus est de faire cette recherche en votre compagnie, attraction irrésistible pour une comédienne. Pour cette reprise aixoise, il ne veut surtout pas refaire la même chose qu’à Madrid, mais partir d’une terre vierge et aller encore plus loin. Il n’y a donc aucune nostalgie : ce qui a été fait est fait et nous faisons désormais autre chose.

Quel souvenir gardez-vous de la création madrilène de Perséphone en 2012 ?

Un souvenir incroyable. Je venais de jouer la reprise de La Douleur de Marguerite Duras, mis en scène par Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, au Théâtre de l’Atelier et la proposition de Perséphone à Madrid a fait l’effet d’un ouragan. Toute l’équipe était portée par cette musique sublime mais, dans une fièvre incroyable, nous n’avons pas vraiment eu le temps de nous poser. À Aix, ce qui nous est offert, c’est un temps pour construire, ce qui est très appréciable.

Dans le cadre d’Aix en Juin, vous participerez également à un concert-lecture Shakespeare le 30 juin à l’Hôtel Maynier d’Oppède. Comment vous êtes-vous retrouvée associée à ce projet ?

J’ai été littéralement enlevée par le conseiller artistique du Festival, Alain Perroux, et le coordinateur artistique de l’Académie, Paul Briottet ! Plus sérieusement, cette invitation m’a beaucoup touchée et tout de suite attirée. Shakespeare, de même que Tchekhov, est un auteur dramatique qui me fait très envie, mais je ne connaissais pas ses sonnets. Oserais-je dire qu’il s’agit là peut-être d’une bonne approche pour de futurs projets…

Cette expérience est aussi une première : il m’était déjà arrivé de lire aux côtés d’instrumentistes mais jamais, encore, aux côtés de chanteurs lyriques et la musique a cela d’extraordinaire, par rapport au théâtre, que l’on va pouvoir, malgré tout, communier ensemble. Le Festival d’Aix m’offre cette opportunité de rencontrer des artistes que je n’aurais, autrement, jamais côtoyé.

En quoi votre travail a-t-il consisté sur ce spectacle ?

Paul Briottet et Alain Perroux ont choisi les sonnets car ils connaissaient bien ces textes ; je leur ai fait confiance. Ma contribution a consisté à choisir la traduction. Je ne souhaitais pas une traduction trop littéraire, précieuse ou alambiquée, mais plutôt quelque chose de lumineux et accessible. Je m’étais dirigée vers Yves Bonnefoy avant de découvrir le travail de Jacques Darras, nouvellement paru et qui ne s’encombre ni de rimes, ni d’alexandrins, ni de versification. Sa traduction laisse toute sa place au rêve et j’ai décidé de retenir cette version.

Comment décririez-vous l’univers des sonnets de Shakespeare ?

Shakespeare aurait écrit ces sonnets pour un jeune homme dont il serait tombé amoureux mais, comme on en sait peu à ce sujet, chacun peut rêver comme il l’entend. Je prends ces poèmes comme des sonnets de langue amoureuse avec, déjà, les sentiments qui traversent son théâtre : la beauté, la trahison, la colère, le drame.

Avez-vous prévu d’aller voir Le Songe d’une nuit d’été de Britten auquel le concert-lecture Shakespeare fait écho ?

Bien sûr car j’admire beaucoup Robert Carsen et je rêverais de travailler avec lui !

Propos recueillis par Anne Le Nabour le 18 juin 2015