— Au festival

Publiée le 29 juin 2019

DÉESSE, MONSTRE, PHÉNIX : MYTHOLOGIE DE LA DIVA

Tosca de Puccini - Mise en scène de Christophe Honoré - Festival d'Aix-en-Provence 2019
© Jean-Louis Fernandez
Tenter d’expliquer ce qui fait la diva semble vain : le terme même – déesse en italien – renvoie à la sphère du religieux, à ce qui relève de la conviction intime résistant à toute analyse rationnelle. Et pourtant, un certain consensus se fait autour de quelques personnalités hors du commun. En outre, cette figure s’est suffisamment affirmée dans notre imaginaire musical pour transcender le temps et les genres : née avec l’opéra, elle se perpétue dans le jazz, la soul ou la pop. Risquons-nous à quelques hypothèses.

La diva, c’est d’abord l’union charismatique, en une même artiste, d’une voix hors-norme, d’une technique exceptionnelle et d’une personnalité puissante et originale, propres à subjuguer son auditoire. Par sa manière de conduire et d’incarner le chant sur scène – qui associe virtuosité, inventivité, présence et expressivité –, elle procure une jouissance si intense qu’elle en devient l’évidence même sans cesser d’être troublante. Au mythe du don miraculeux – la voix comme « cadeau du ciel » – s’adjoint la valorisation de données plus tangibles : le travail acharné et la volonté sans faille. Bien que poussée par un milieu propice, et parfois aidée d’un pygmalion, la diva est d’abord et avant tout celle qui se fait elle-même.

Son homologue masculin peut susciter de semblables engouements mais le terme divo s’est moins évidemment imposé : c’est que la figure de la diva alimente certaines conceptions et représentations particulières du féminin. Elle est à la fois la quintessence de ce qu’une société hétéro-normée attend de la femme, et une « hyper-femme » franchissant non sans péril les bornes qu’on lui assigne habituellement.
D’abord, la diva est dans notre culture la grande prêtresse des sentiments, modalité de l’être traditionnellement associée au féminin : elle s’en investit pour nous en leur donnant leur forme majuscule ; elle nous accompagne dans notre catharsis émotionnelle. Ensuite, cette féminité se révèle être d’une perfection si inaccessible, et si ostentatoire parfois, avec tout le glamour et le décorum dont elle paraît nimbée, qu’elle devient elle-même performance. Par sa trajectoire exceptionnelle, celle qui sans cesse se montre tient un peu du monstre, mi-ange mi-démon.

La diva illustre ainsi la théorie du « bouc émissaire » : elle est portée aux nues par la collectivité mais peut à tout moment tomber à bas de son piédestal et être sacrifiée. En elle, réalité et fiction, rôle et interprète se rejoignent : ses extravagances et caprices, ses jalousies – il ne peut y avoir qu’une seule diva ! –, sa vie privée romanesque et scandaleuse, dessinent cette ligne de faille. Les fans la plébiscitent pour la générosité de son chant et sa vie si éloignée de leur quotidien ; ses détracteurs moquent un art plus spectaculaire que sincère, une permanente mise en scène de soi confinant au kitsch.
Alors la créature parfaite – qui est aussi pour une large part construction médiatique – peut se fissurer : révéler ses fragilités, activer un processus d’autodestruction derrière le mécanisme de sublimation. Mais – ô miracle ! – ces imperfections qui l’humanisent, cette complexité qui la rend plus proche, réenchantent son mythe. La diva est un phénix qui toujours renaît de ses cendres !

Timothée Picard