— Académie — Au festival

Publiée le 11 juillet 2013

DE L’ACADÉMIE À “ELENA”, LA RÉSISTIBLE ASCENSION DE RODRIGO FERREIRA

Rodrigo Ferreira et Valer Barna-Sabadus dans “Elena” de Cavalli
© Patrick Berger/ArtComArt

Le contre-ténor brésilien Rodrigo Ferreira n’en est pas à ses débuts au Festival d’Aix. Après avoir été doublure dans Thanks to my Eyes d’Oscar Bianchi (2011) etWritten on Skin de George Benjamin (2012), le lauréat HSBC de l’Académie 2012 signe cette année une nouvelle page de son histoire aixoise. Dès le 7 juillet, il sera à l’affiche d’Elena de Cavalli, l’opéra perdu et retrouvé qui fera cet été son grand retour après 350 ans d’oubli. Nous vous faisons partager notre rencontre avec ce chanteur en pleine ascension, aussi sympathique que charismatique !

Vous êtes maintenant un habitué du Festival d’Aix, où vous êtes venus d’abord en tant que doublure, puis en tant que participant à l’Académie européenne de musique. Quel est votre plus beau souvenir au Festival ?

Sans aucune hésitation, la création de Written on Skin de George Benjamin. C’était assez incroyable : dès les premiers filages, nous savions déjà que ce serait un gros succès. Le jour de la première, le public était déchaîné, Martin Crimp [auteur du texte du livret, NDR] a poussé George Benjamin sur le devant de la scène et toute l’assistance s’est mise debout pour lui faire une standing ovation ! Les gens hurlaient « bravo », on se serait cru au Zénith [rires] !

Que vous a apporté votre passage par l’Académie ?

C’est une chance ! La première année où je suis venu au Festival, c’était pour être doublure dans Thanks to my Eyes, et je n’ai pas eu le temps de faire l’Académie. L’année suivante, en 2012, des résidences de doublure ont été créées pour certains opéras, et c’est de cette manière que j’ai pu travailler sur la création de Written on Skin. C’est une très belle opportunité pour un jeune chanteur : on peut participer à des master classes avec de grands artistes, et si les chanteurs ne peuvent pas jouer, c’est nous qui entrons sur scène. Dans mon cas, cela m’a aussi permis de travailler avec la metteur en scène Katie Mitchell, que je tiens pour un génie absolu dans son domaine. Sa méthode de travail avec les acteurs-chanteurs (dans ce genre de créations, les deux sont indissociables) est absolument incroyable : elle arrive à nous faire entrer dans les personnages tout en gardant une distance avec eux, ce qui selon moi est un exercice qui demande une grande rigueur mais qui nous place aussi dans une position très rassurante, et nous permet de donner le meilleur de nous-mêmes. Il n’y a qu’à voir combien tous ses spectacles sont efficaces ! En plus de ça, le fait d’être doublure peut aussi donner l’opportunité d’accompagner un spectacle en tournée sur les scènes les plus prestigieuses, comme par exemple le Royal Opera House de Londres où Written on Skina été donné cette année. Au final, je ne suis pas monté sur scène, mais c’était déjà une chance incroyable d’être là, et de travailler avec George Benjamin et Katie Mitchell dans l’un des plus grands opéra au monde. Tout ça, grâce à l’Académie !

Cette année, c’est donc la première fois que vous apparaîtrez dans la distribution d’un opéra au Festival d’Aix-en-Provence, sans faire partie des doublures. En tant qu’interprète, que pouvez-vous nous dire d’Elena de Cavalli?

C’est une recréation, il n’y a aucun enregistrement et on ne connaît tout simplement rien de cet opéra ! Ça paraît fou, et c’est justement ce qui rend le projet si excitant. Sans compter que la musique est d’une beauté, d’une sensualité… nous avons une chance folle de pouvoir chanter ça.

C’est une œuvre qui a été créée il y a plus de 350 ans, et qui n’a pas été jouée depuis…   

Ça fait quelques années qu’on « redécouvre » régulièrement de nouveaux opéras baroques, mais il arrive qu’il n’y ait pas de suites. Dans le cas d’Elena, je ne sais pas pourquoi il n’a pas été rejoué depuis le XVIIe siècle, parce que je trouve la musique vraiment magnifique. Personnellement, je la trouve même plus belle que La Didone, et même que La Callisto. Pour moi, Elena est à mettre dans le top 5 des opéras de Cavalli ! Et grâce à Leonardo García Alarcón (directeur musical d’Elena), cette musique va aussi être très moderne. Il maîtrise parfaitement le langage de Cavalli, et cette grande connaissance lui permet aussi de prendre beaucoup de libertés tout en restant dans les règles du genre – ce qui je pense rend justice à cette musique, qui est avant tout vivante.

La troupe d’Elena est assez atypique : 13 jeunes chanteurs, avec des rôles qui sont (presque) tous d’égale importance, pas moins de 8 nationalités sur scène… Quelle est l’ambiance de travail ?

L’ambiance est très familiale. Il y a d’ailleurs trois femmes enceintes dans la production, dont deux sur scène : c’est un peu comme si chaque jour, on assistait au miracle de la vie qui continue, qui se renouvelle… c’est très beau à voir, et tout le monde s’entend bien dans cette tour de Babel ! Ça aurait pu être une difficulté de ne pas tous parler la même langue, et de venir d’horizons très différents : il y a des Américains, des Hongrois, des Anglais, des Portugais, un Coréen… pourtant, le travail s’est fait très rapidement et efficacement. Il faut dire que Leonardo García Alarcón y est pour beaucoup : en plus d’avoir un vrai langage, il a surtout une méthode. C’est impressionnant de voir comment il arrive très vite à faire comprendre ce qu’il attend des chanteurs et des musiciens. Dès le début des répétitions, tout s’est très vite mis en place, et nous avons pu aussitôt entrer dans le travail d’interprétation. On travaille beaucoup bien sûr, mais l’ambiance reste toujours sympathique et détendue !

Les contre-ténors sont de plus en plus présents sur les scènes d’opéra, et prennent possession d’un nombre de rôles toujours plus important. Quels sont les autres rôles que vous aimeriez interpréter ?

Lady Macbeth de Verdi ! [rires] Plus sérieusement, j’aimerais beaucoup jouer Oberon dans A Midsummer Night’s Dream de Britten, qui a été créé par le contre-ténor Alfred Dedler, celui qui a remis cette voix au goût du jour. J’aime aussi beaucoup tous les rôles haendéliens conçus pour des alti-castrati du XVIIe siècle comme Senestino – à savoir Giulio Cesare, Bertarido… Mais pour moi, c’est surtout dans la création contemporaine que je m’épanouis. Lorsqu’un rôle n’a encore jamais été joué, il faut beaucoup réfléchir pour créer le personnage, et aller chercher des références ailleurs, dans d’autres arts comme le cinéma, la littérature… c’est un travail qui me plaît énormément ! J’ai eu la chance dernièrement de participer à beaucoup de créations, en tant que doublure ou en remplacement d’autres chanteurs. Ça a commencé à L’opéra de Lille avec La Métamorphose de Michaël Levinas, puis à Aix-en-Provence avec Thanks to my Eyes et Written on Skin. En 2012, le chanteur qui devait chanter le Re Orso de Marco Stroppa à l’Opéra Comique est tombé malade, vingt jours avant la première. J’ai donc annulé mes autres engagements et je me suis plongé dans le rôle – unpremier rôle, c’était un cadeau du ciel ! Et le deuxième cadeau, ça a été cette année à l’Opéra de Lyon, où j’ai remplacé le chanteur qui devait créer le rôle d’Albin dans Claude de Thierry Escaich.

Justement, en parlant de création contemporaine, quel est le rôle que vous aimeriez qu’un compositeur crée pour vous ?

Si je pouvais faire une commande, je commanderais une tragédie ! Sans doute pour interpréter le rôle d’Œdipe dans Œdipe Roi. Il y a aussi un personnage de l’histoire brésilienne qui m’intéresse : Zumbi dos Palmares, qui a joué un rôle important pour la libération des esclaves à la fin du XVIIe siècle. Il a participé à la création de sociétés autonomes – les quilombos, des endroits très éloigné dans les forêts, où les esclaves noirs qui s’étaient enfuis des plantations pouvaient vivre en liberté. Zumbi a été un vrai leader. Bien entendu il a été trahi, et on l’a tué, ce qui donne une touche tragique à l’histoire. Ça ferait un joli livret d’opéra !

Selon vous, quel est l’avenir de l’opéra ?

Je pense que l’opéra peut avoir une fonction, au-delà du divertissement. Avec la musique contemporaine notamment, on peut choisir des sujets en lien avec des questions qui nous touchent directement aujourd’hui. Je dis ça notamment par rapport à Claude, qui parle de peine de mort et d’homosexualité : le soir de la première, Christiane Taubira était là, et il y avait une manifestation devant le théâtre. Pour le coup, on peut dire que l’opéra était au centre de l’actualité politique du pays ! Et ça, c’est très important. Je pense que l’art doit nous faire réfléchir, et qu’il a pour fonction de nous rendre meilleurs. C’est très clair dans un art comme le cinéma, qui est très populaire et s’empare facilement de questions de société. Mais l’opéra lui aussi doit savoir montrer qu’il a cette capacité-là, et qu’il peut changer notre vision du monde : il n’y a qu’à voir comme on sort métamorphosés de Written on Skin !

ELENA EN IMAGES

VIDEO DE PRESENTATION D’ELENA