— Au festival — Passerelles

Publiée le 11 février 2015

DANS LES COULISSES DU MONSTRE #1

Une excitation mêlée d’appréhension électrise la salle de répétition du Conservatoire Darius Milhaud, où quelque vingt personnes s’installent face à leur partition. Depuis plusieurs semaines déjà, ces professeurs de musique travaillent sur le nouvel opéra de Jonathan Dove, Le Monstre du labyrintheLeur rôle dans ce projet est central : c’est à eux que revient la tâche d’enseigner la partition à leurs jeunes élèves (enfants  et adolescents)  dont certains participeront peut-être l’été prochain à la création de cet opéra au Festival d’Aix. Pour la première fois, ils rencontrent le compositeur ainsi que le chef de chœur Simon Halsey, venus travailler avec eux le temps d’un après-midi. Une répétition intense et pas comme les autres…

Il n’y a pas une minute à perdre. Dès leur arrivée, les deux hommes s’attaquent à la partition avec les enseignants dans une ambiance ardente et concentrée. La partie des chœurs d’adolescents n’est pas des plus faciles, bien au contraire : « les chœurs d’enfants et d’adultes, c’est réaliste, affirme Simon Halsey ; pour l’orchestre et son chef, ça ne posera pas de problème… par contre, 99% de la difficulté, ce sera pour vous et pour les jeunes ! » Page après page, la partition est lue du début jusqu’à la fin – les passages où interviennent les adolescents sont chantés, décortiqués, d’abord lentement et détachés les uns des autres, puis enchaînés de plus en plus vite. Jouer avec les consonnes, employer des comparaisons imagées, des indications très claires… Simon Halsey multiplie les exemples de méthodes pour aider les adolescents à trouver l’intention juste tout en préservant le plaisir de chanter ensemble, et faire ainsi de la difficulté un atout : « Les jeunes doivent en profiter pleinement. Il faut qu’ils aient l’impression que c’est un jeu, un jeu qui n’est pas si simple mais qu’ils peuvent apprendre à maîtriser.»

Aux côtés du chef de chœur, Jonathan Dove accompagne la répétition en chantant lui-même le rôle de Thésée. Les nombreuses indications qu’il donne sur son œuvre et la manière de l’interpréter sont particulièrement précieuses, pour les intervenants qui ont ici une occasion unique de lui poser toutes leurs questions : « Avec Mozart ou Beethoven, ce n’est pas forcément simple d’avoir des réponses, plaisante Simon Halsey. Tandis que là, vous l’avez sous la main, alors profitez-en ! ».

Malgré les nombreux pièges cachés entre les lignes musicales, chacun reste confiant et se laisse gagner par l’humour désopilant du chef de chœur. Pour ce dernier, ce n’est pas la justesse de chaque note qui importe le plus : « l’essentiel dans ce projet, c’est avant tout qu’il y ait une bonne énergie, et un grand engagement des jeunes. Ensuite, viennent la prononciation et l’articulation, et après seulement la précision musicale. Alors inutile de se focaliser sur la moindre fausse note… la perfection viendra plus tard ! »

A la fin de la journée, Simon Halsey et Jonathan Dove félicitent les enseignants. C’est maintenant à eux de reprendre le flambeau auprès de leurs élèves : « Sentez-vous libres de prendre des initiatives. C’est aussi votre projet, vous devez faire vos choix ! ».

Le lendemain, dès la fin de matinée, Jonathan Dove et Simon Halsey sont de retour au Conservatoire d’Aix pour y rencontrer les chefs de chœurs adultes. Quentin Hindley les rejoint, arrivant de Zagreb où il conduisait les auditions de musiciens pour l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée : il sera chef d’orchestre pour les répétitions en juin du Monstre du labyrinthe, avant la venue de Simon Rattle. Premiers échanges et présentations autour d’un nécessaire café, et le travail recommence, cette fois-ci autour de la composition pour les chœurs athéniens et crétois.

Dans l’attention et en dialogue avec le compositeur et le chef de chœur londonien, les responsables des chorales aixoises, cabriessienne et marseillaises chantent, annotent leurs partitions, interrogent. Il s’agit de rester au plus proche de la partition, dans son moindre accent. Moins exigeante que celle des jeunes, l’interprétation des adultes fait avant tout appel à leur sens de la dramaturgie : les athéniens portent le motif de la plainte et du pleur, les crétois expriment la menace dans un parlé-chanté. Les adultes devront entrer par leurs chants dans cette intention du texte et de la composition, et la transmettre avec justesse au public.

La séance de travail se conclut à peine, et déjà les premiers choristes adultes des Vallonnés, Chœur Ibn Zaydoun et chanteurs de l’atelier lyrique Prévert sont accueillis par l’équipe du Festival pour une des premières répétitions. L’artiste lyrique Benjamin Lunetta conduit un échauffement vocal et un premier travail autour de la partition ; Catherine Roussot, chef de chœur, prend le relais. Les apports de Jonathan Dove et Simon Halsey, qui assistent à l’atelier, sont déjà en application. Pour la première fois, le compositeur entend sa création par des choristes amateurs impliqués dans ce projet européen. Ce moment de partage se conclut par des applaudissements chaleureux des choristes au compositeur. En fin d’après-midi, chacun s’envole à nouveau vers son quotidien. Philippe Franceschi, chef de chœur pour l’ensemble des chorales de jeunes et pour le chœur adulte Antequiem, a suivi l’intégralité de la session et résume : « la grande leçon de ces deux jours apportée par ces deux hommes, c’est l’optimisme anglais ». Un optimisme transmis à l’ensemble des relais pédagogiques, nécessaire et porteur pour accompagner chacun des 300 amateurs dans cette aventure artistique.

Et l’aventure ne fait que commencer !