— Au festival

Publiée le 22 juin 2022

[ CARNET DE RÉPÉTITION ] SALOMÉ

Mardi 14 juin, 18h – Grand Théâtre de Provence – Festival d’Aix-en-Provence

Ce soir, le Grand Théâtre de Provence accueille les répétitions de Salomé, chef-d’œuvre du compositeur allemand Richard Strauss. Sur le plateau, une armada de techniciens perfectionne le fonctionnement des équipements utilisés par la scénographie de Raimund Orfeo Voigt. La prouesse est de taille : le sol est entièrement morcelé d’éléments indépendants, qui se soulèvent et se rabaissent dans le plus grand silence, pour former précipice, monticule, estrade ou paroi ! Derniers coups de perceuse, extinction des lumières de la salle : la répétition commence.

Les interprètes reprennent la fin de la rencontre entre Salomé et Jochanaan – tel est le nom du prophète Jean-Baptiste dans la pièce d’Oscar Wilde et dans l’opéra de Strauss. À moitié enfouis dans une trappe, les deux personnages semblent surgir miraculeusement des dessous du théâtre. Si l’orchestre n’est pas encore là en fosse, la puissance de la musique est déjà évidente grâce à la présence des artistes sur scène : Elsa Dreisig incarne une jeune fille portée par un désir inconnu, ravageur ; Gábor Bretz campe un saint homme rigide et brutal. Le corps souple de la première, aux gestes ronds, s’oppose aux mouvements rectilignes et anguleux du second. Leur entretien se tend, prêt à déraper au moindre petit hochement de tête, jusqu’à l’explosion verbale de Jochanaan, qui injurie Salomé et la rejette violemment hors de son espace scénique, le bord de la citerne dans laquelle il est enfermé. Recroquevillée, elle ne se remet que très lentement de cet échec. Genouillères enfilées pour pouvoir ramper sans se faire mal, la chanteuse cherche la meilleure manière de s’extirper rapidement du gouffre dans lequel Jochanaan disparaît. Plusieurs discussions s’engagent entre la salle, la fosse, le plateau et les coulisses pour régler le ballet des panneaux, la pente à escalader, le timing musical : l’effet est préparé dans ses moindres détails. 

Avec Andrea Breth, le geste est plus que précis, il est exact. Au bon endroit, au bon moment. La metteuse en scène interrompt plusieurs fois la scène et demande à répéter un passage, jusqu’à ce qu’il transmette parfaitement ses intentions. Et le résultat est impressionnant : lorsque Salomé penche la tête en la tournant légèrement vers le public, lorsqu’elle rapproche sa poitrine de celle de Jochanaan, tout prend sens. Le changement est minime, mais la force des intentions en est décuplée. La soprano franco-danoise, attentive à tous les conseils, propose plusieurs gestes, jusqu’à choisir le bon : son corps doit mémoriser avec minutie les postures, car il s’agira de les refaire, chaque soir de représentation ! Elsa Dreisig, seule en scène, aimante tous les regards. Elle doit se frayer un chemin entre les différents pans de décors qui se meuvent au fur et à mesure de son parcours. L’enjeu est important d’un point de vue scénique comme orchestral : après avoir été maudite par le prophète, Salomé vit en musique la révélation absolue de son désir et, en traversant tout le plateau, habitée par ce nouveau sentiment, elle fait émerger des tréfonds du théâtre les remous de son inconscient.

Autour de la metteuse en scène et de ses collaborateurs artistiques règne un profond silence : la production demande aux équipes du théâtre la plus grande concentration. Aucun bruit parasite ne vient perturber la répétition et seules les indications en allemand d’Andrea Breth s’élèvent dans la salle. Toutes les énergies sont déployées en direction d’Elsa Dreisig, figure incandescente sur le plateau, tantôt animal de proie apeuré, tantôt jeune fille furieuse et déchaînée. Au moindre mot d’Andrea Breth, tous s’arrêtent et attendent ses précisions. Ainsi se déroule la séance, dans un calme où chacun travaille de manière imperceptible.

Il est 19h, on change de tableau : des cintres de la cage de scène descend un nouveau pan de décor, derrière lequel, en arrière-scène, luit la lune ronde, blanche, aveuglante. Une promenade lunaire, comme l’explique la metteuse en scène, un voyage au cœur d’émotions dévorantes.

Rapahëlle Blin, dramaturge du Festival d'Aix-en-Provence