Alienor Dauchez
Sonja Mueller

AliÉnor Dauchez ou l’esprit d’une gÉnÉration

Vendredi 10 novembre 2017

Ingénieure, plasticienne et metteuse en scène, Aliénor Dauchez s'est formée auprès de Giuseppe Penone, Gregor Schneider, Sacha Waltz, Anna Viebrock et Heiner Goebbles. En juillet 2017, elle participe à l'Atelier Opéra en Création du Festival d'Aix-en-Provence dirigé par la metteuse en scène britannique Katie Mitchell (programme Young Opera Makers - enoa) avant de concevoir et mettre en scène Cacher la profondeur, spectacle musical écrit à partir de la correspondance entre Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal et créé le 2 février 2018 au Théâtre Impérial de Compiègne puis programmé au Festival d'Aix-en-Provence le 20 juin 2018 avec le soutien de la Fondation La Poste. Entretien avec une créatrice d'aujourd'hui :

Vous participez à l’Atelier Opéra en Création dirigé par la metteuse-en-scène Katie Mitchell, qu’est-ce que cette expérience vous apporte ?
Katie Mitchell nous demande un niveau de concentration intense. Mais, au lieu de me sentir fatiguée, je me sens de mieux en mieux, un peu comme un cycliste qui, ayant fait ses 100km par jour, se retrouve en pleine forme à la fin de la semaine !

Est-ce participatif ou cela revêt-il plutôt la forme d’un cours magistral ?
On a eu droit à un cours magistral le premier jour, puis tout cela s’est vite transformé en temps d’échanges nourris par les confidences des uns et des autres. Katie est très à l’écoute de nos besoins. Elle les accueille avec bienveillance, mais sans jamais perdre son cap. Avec Katie, on apprend à aller vite et à faire preuve de précision. La vitesse peut avoir cette qualité là qu’elle nous oblige à prendre des décisions vraiment tranchées.

Pensez-vous que l’Académie du Festival d’Aix constitue un cadre privilégié pour développer des projets musicaux innovants ?
Pour être très honnête, je suis arrivée ici alors que je croulais sous le poids du travail. Je me disais : « Dix jours de résidence nécessitent beaucoup d’énergie, ne faut-il pas plutôt que je travaille sur mes propres projets ? ». En réalité, c’est une expérience extrêmement riche pour moi d’avoir le point de vue d’une « metteuse en scène traditionnelle », car je viens des arts plastiques et n’ai pas fait d’études de mise en scène, me construisant au fur et à mesure des projets auxquels je prenais part. Puis ce sont les échanges avec les artistes du groupe venant d’horizons très différents qui m’ont nourrie. Chacun vient avec son projet, il y a beaucoup de sujets que nous partageons, qui se croisent et circulent entre nous. On sent vraiment l’esprit d’une génération.

A-t-on affaire à la relève ? Est-ce qu’autour de cette table se crée le monde du spectacle de demain ?
Je me faisais justement la réflexion suivante en observant Simon McBurney et Katie Mitchell côte à côte dans la même pièce… On voit bien qu’ils appartiennent à la même génération et qu’ils se connaissent depuis qu’ils sont jeunes. Je suis persuadée qu’il en sera de même pour nous et que l’on se retrouvera dans 20 ans !

Qu’est-ce qui différencie leur génération de la vôtre ? En quoi vous affranchissez-vous de la leur ?
J’ai le sentiment qu’ils avaient plus de liberté que nous, ou du moins plus de légèreté. C’est curieux, mais c’est cela que je ressens. Le contexte économique autant que politique est plus resserré, plus tendu. Ce matin, le compositeur thaïlandais de l’équipe proposait un projet très critique politiquement parlant. Mais il expliquait qu’il lui était impossible de le présenter dans son pays. Dans le groupe, il y a aussi une compositrice chinoise vivant à New-York. On leur demandait ce qu’ils pouvaient faire et ce qui leur était interdit. Avant de créer, ces deux artistes se posent la question suivante : « Est-ce que j’ai envie d’aller voir ma famille l’année prochaine dans mon pays ? ». Ces questions-là se posaient-elles vraiment il y a 20 ans ?

Les frontières disciplinaires semblent plus décloisonnées aujourd’hui que dans le passé, par contre d’autres obstacles se dressent sur le chemin de votre génération…
En effet l’interdisciplinarité est totalement intégrée pour nous je crois. Par contre le contexte économique et géopolitique nous affecte beaucoup dans le travail. Il peut exister des formes d’autocensure. Par ailleurs les questions environnementales sont très présentes. Peut-être, de manière plus générale, la destruction est un sujet qui hante notre génération.

Vous êtes à la fois metteuse en scène de théâtre musical et artiste plasticienne, qu’est-ce que cela signifie pour vous d’endosser ces deux casquettes ?
J’ai en effet suivi des études d’arts plastiques à Berlin. En parallèle, j’ai rencontré un ensemble avec lequel j’ai commencé à mettre en place des projets. Je ne me suis pas tout de suite définie en tant que metteuse en scène et me suis consacrée dans un premier temps à la mise en espace. Peu à peu, ma vocation s’est révélée. On me demande souvent : « Vas-tu te décider pour l’une ou pour l’autre de ces disciplines ? » et je réponds toujours que ce n’est pas envisageable. Au théâtre, il s’agit vraiment d’un travail de collaboration au sein duquel on se nourrit les uns des autres. Pour autant, j’ai du mal à penser que l’on puisse se nourrir de l’autre si l’on n’a pas soi-même un imaginaire propre, un monde à soi. C’est dans les arts plastiques et la solitude que je crée mon imaginaire personnel qui est ensuite susceptible d’alimenter les collaborations. Katie Mitchell nous a rappelé cette semaine qu’il y a les primary artists et les secondary artists. Le librettiste et le compositeur font partie de la première catégorie parce qu’ils doivent créer quelque chose à partir de rien, tandis que le metteur en scène est un secondary artist au service du propos. Je me retrouve souvent dans la position de primary artist dans la manière dont je conçois mes projets depuis le début.

À votre avis, de quoi sera fait l’opéra du futur ?
L’opéra du futur requiert la remise en question d’au moins trois aspects :
L’espace : J’évolue depuis 10 ans à Berlin dans une scène indépendante au sein de laquelle on s’est libéré de l’espace de la fosse, de la scène et de la salle. Je remarque que les institutions sont souvent encore prisonnières de leurs murs. Cette question de l’espace a beau être posée depuis 50 ans, on ne s’en est toujours pas affranchi et je ne suis pas sûre que cela change un jour. Ici, à Aix-en-Provence, je sens des énergies contradictoires très fortes, des énergies de tradition et de renouvellement. C’est la force d’un festival d’avoir une beaucoup plus grande liberté dans la forme, qu’un opéra traditionnel.
Les interprètes : Vous avez la chance dans ce Festival de pouvoir travailler avec des orchestres différents. Cela offre un potentiel énorme, celui de pouvoir accueillir d’autres types de musiciens que ceux des orchestres traditionnels, comme nous l’avons vu dans
Pinocchio par exemple.
Le répertoire et la création : L’opéra a toujours dû trouver un équilibre entre tradition et création. Ces derniers temps, le
Regietheater a réussi à donner au metteur en scène le pouvoir de renouveler le répertoire en lui donnant une lecture contemporaine. Par contre, la création musicale est dans une position étrange : les opéras à partir de la deuxième partie du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui n’arrivent pas à entrer dans le répertoire. Or l’opéra vit du fait que le public tombe amoureux de la musique et veuille la réentendre. Il me semble que l’opéra aujourd’hui doit impérativement accorder plus de place au répertoire récent pour pouvoir permettre à la création contemporaine de s’épanouir.

Vous préparez pour 2018 un spectacle musical autour des correspondances entre le musicien bavarois Richard Strauss et le librettiste viennois Hugo von Hofmannsthal (production de l’Académie du Festival d’Aix, soutenue par la Fondation d’entreprise La Poste et en coproduction avec le Théâtre Impérial de Compiègne et La Cage)…
Lorsque l’Académie m’a parlé de ce format La Poste, je me suis dit que c’était séduisant d’avoir cet insolite partenariat entre le monde de l’opéra et La Poste qui pour moi véhiculent deux imaginaires si différents. Deux compositeurs m’ont alors été proposés : Strauss ou Bernstein. Venant d’un monde germanophone, j’étais plus compétente pour le premier. Ce qui est étonnant, c’est cette collaboration avec La Poste à l’heure où les correspondances postales sont en voie de disparition. Les lettres entre Strauss et Hofmannsthal sont très fortes parce qu’elles parlent de ce qu’est une collaboration. Cela fait écho à ce que je vis au quotidien. Travailler avec des gens et voir combien l’amitié passe aussi par le refus du compromis artistique. Chez Strauss et Hofmannsthal, c’est la qualité artistique qui prime et c’est ce qui fait la qualité de leur amitié, qui est mise en danger en permanence. Autre chose étonnante et mystérieuse dans leur correspondance : il s’agit de deux hommes qui s’écrivent et ne parlent presque que de personnages féminins, en général totalement idéalisés et symboliques. Pourquoi placent-ils toute leur énergie dans l’élaboration de personnages féminins et non masculins ? Il y a là une énigme que l’on va tenter de questionner. J’ai quelques éléments de réponse, mais prenons le temps de poursuivre nos recherches…

La cause des femmes créatrices que brandit Katie Mitchell peut-elle éclairer cet aspect du projet ?
Lorsque le projet m’a été confié, certaines pensées m’ont immédiatement traversé l’esprit, notamment celle de placer autant de femmes que d’hommes sur le plateau. Avant de rencontrer Katie Mitchell, cela prenait simplement la forme d’une intuition. Si j’avais jusqu’ici intégré cette cause dans mon travail, maintenant je sais comment la formuler de manière systématique. Quand on est un « metteur en scène femme », on ne peut pas l’ignorer.

Qu’entendez-vous par là ?
Je pense qu’à mon âge et à ce stade de ma carrière, il y a beaucoup de metteuses en scène et qu’être une femme constitue aussi bien un atout qu’un désavantage. Ça va très vite se complexifier, la pyramide fait que les hommes vont rester, tandis que les femmes disparaissent dans le temps. Quand on monte des petits projets, les hommes sont très heureux de nous soutenir et de nous avoir à leurs côtés. Par contre, quand il s’agira de devenir leur chef, ce sera différent. C’est aussi vrai dans d’autres secteurs, j’ai plusieurs amies dans le monde de l’industrie et elles font avec moi le constat affligeant qu’à partir de 30-35 ans, les femmes réussissant à monter les échelons sont de plus en plus rares.

L’opéra du futur laisserait il donc plus de place aux femmes ?
Oui, c’est certain, et plus généralement aux minorités quelles qu’elles soient.

Entretien avec Aliénor Dauchez, propos recueillis par Aurélie Barbuscia, juillet 2017.

 

Cacher la profondeur est une commande de l'Académie du Festival d'Aix en coproduction avec le Théâtre Impérial de Compiègne et La Cage et avec le soutien de la Fondation d'entreprise La Poste :
- Théâtre impérial de Compiègne, création le 2 février 2018
- Festival d'Aix-en-Provence le 20 juin 2018