Voilà! That's my life

VoilÀ! That's my life

Vendredi 8 juillet 2016

Jagoda Szmytka est compositrice ; Stephen Upshaw est altiste… mais pas seulement. Actuellement en résidence à l’Académie du Festival d’Aix dans le cadre de l’Atelier de Création et d’Innovation, ces deux artistes déploient leur créativité pour développer un projet transmédia au titre à la fois énigmatique et plein d’humour : Voilà ! That’s my life. Plongée dans l’univers de performers inclassables…

Voilà ! That’s my life : c’est quoi ?

Jagoda Szmytka : Ce projet réunit un certain nombre de références, et parmi elles, bien sûr, Morton Feldman et son The Viola in my life qui met l’instrument de Stephen, l’alto, au cœur de la composition… et dont notre titre est clairement inspiré ! Nous sommes aussi partis d’un questionnement commun sur notre génération, sur l’esprit de ce temps que nous sommes en train de vivre.

Stephen Upshaw : Voilà ! That’s my life a beaucoup à voir avec la question de notre rapport à la réalité, avec la manière dont nous communiquons et existons à l’ère du numérique et d’internet. C’est pour ça que l’utilisation des nouveaux médias et de la vidéo y est si importante. Quelles sont les représentations que nous donnons de nous-mêmes, dans notre vraie vie et dans les nouveaux médias ? Existe-t-il encore une frontière entre les deux ?

J. S. : Il s’agit d’une première étape de travail, comme la première version d’une pièce ! Voilà ! That’s my life se présentera en sept courtes parties, chacune faisant référence à une tendance caractéristique de notre génération : il y aura « instant » en écho à Instagram, « the real fake » sur les différents niveaux de réalité, « emotional hardcore » sur la tendance EMO… nous avons cherché à déterminer des idiomes suffisamment représentatifs, pour les développer dans une composition mêlant plusieurs médias.

Comment le transmédia nourrit-il votre approche de la musique – et vice versa ?

J. S. : Pour moi, la musique n’est pas que du son. Elle doit s’adresser à l’oreille, mais aussi aux  yeux, à la pensée… Ce ne sont pas des choses séparées. Tout fait partie de la musique – et donc de la composition telle que je la conçois. Les projets transmédia, dans lesquels je me suis spécialisée, ont cette spécificité de réunir dans une même composition plusieurs médias, qui sont autant d’angles d’approche de la même chose. Par exemple, on peut accéder à Game of Thrones sous l’angle de la série, mais aussi du jeu vidéo, des produits dérivés… Il s’agit donc surtout d’une manière de capter les gens en leur laissant la liberté d’accéder de manières différentes à notre propos, en multipliant les portes d’entrée. Lorsqu’il y a une forte connexion entre de nombreux éléments, de nombreuses portes d’entrée, je pense que les gens apportent aussi plus de sens, chacun apportant ses propres expériences. C’est pour ça que j’essaie d’intégrer tous ces nouveaux formats, qui parlent aux gens et qui sont des signes d’accessibilité. Comme par exemple le format du programme télévisé : si les gens voient sur scène quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à un programme télévisé, mais qui n’en est pas un, et si la différence est très subtile, ils sont interpelés, ils ne savent pas comment réagir. Ce léger décalage par rapport à l’attendu est provocateur en lui-même, et amène à penser !

S. U. : Je crois que l’une des choses que nous souhaitions aborder avec Voilà ! That’s my life, c’est justement la manière dont les gens réagissent à la musique. Nous voulions estomper la barrière entre un art dit élevé et un art plus populaire, entre musique classique et formes modernes, en envisageant les choses non pas tant du point de vue du style que de la réception du public et de la manière dont il interagit avec la musique. Et il y aura quelques surprises pour les spectateurs !

Le public est donc lui aussi invité à participer à la démarche de création ?

J. S. : En effet, une référence essentielle pour moi est Joseph Beuys, pour qui chaque individu est un artiste. Notre travail est donc de créer des espaces de création pour chacun, ou d’accompagner les gens dans un apprentissage créatif : manipuler des sons, jouer d’un instrument… il y a toute une variété de possibilités. Nous vivons dans l’ère de l’accès, où chacun peut accéder facilement et gratuitement au savoir grâce à internet. Dans un smartphone par exemple, il y a beaucoup d’applications vraiment formidables pour composer de la musique, générer du son, l’enregistrer… même chose sur Youtube. Tout devient plus facile ! Aujourd’hui, n’importe qui peut être réellement très créatif. Comme si le rêve de Derrida était devenu réalité, et que nous vivions maintenant dans un monde de perception multiple passant par plusieurs canaux. De manière générale, la créativité humaine est une composante importante du projet. Même au niveau de notre collaboration à tous les deux : Stephen est altiste et je suis compositrice, mais dans ce projet nous créons absolument tout à parts égales !

Justement, ce projet vous amène à endosser non seulement le rôle de musiciens, mais aussi de metteurs en scène, auteurs, costumiers… comment vivez-vous cet investissement très personnel ?

J. S. : Dans cette pièce, on pourrait dire que nous sommes les personnages, et que nous partageons des moments de vie avec le public en apportant nos propres personnalités. Un peu comme dans une émission de télé-réalité – d’ailleurs une des autres références essentielles de Voilà ! That’s my life !

S. U. : Pour moi qui suis altiste, la plupart du temps il m’est demandé d’être l’interprète d’une œuvre qui peut aussi être jouée par quelqu’un d’autre que moi. Dans ce projet, les choses sont très différentes : personne ne pourrait me remplacer, tout simplement parce que je suis moi-même le personnage. C’est une sensation formidable, forcément l’investissement n’est pas le même ! Je ne me contente pas d’interpréter une partition, je suis la partition.

Comment se passe votre résidence au Festival d’Aix ?

S. U. : C’est une opportunité formidable pour nous, qui nous permet de prendre le temps d’expérimenter de nouvelles idées et des façons de travailler qui ne font pas partie de nos habitudes… Il fallait vraiment un lieu comme le Festival d’Aix, pour prendre le risque d’un tel projet ! Une chose que je pense être vraiment fantastique ici, c’est précisément l’attachement de ce Festival à l’innovation et à la création contemporaine. C’est un contexte vraiment stimulant !

J. S. : Je me sens très libre d’expérimenter ici. Et nous travaillons vraiment bien ensemble, nous rions beaucoup – comme quoi, on peut parler de choses sérieuses tout en s’amusant !

Le Festival d’Aix est aussi surtout un grand lieu de l’opéra ; quel lien voyez-vous entre l’art lyrique et votre travail ?

J. S. : Voilà ! That’s my life pourrait être un opéra ! Bien sûr, tout dépend de la définition qu’on donne : si l’opéra c’est le bel canto, alors non. Mais si on pense à l’opéra en tant que performance musicale et scénique, alors pourquoi pas ? 
On ne peut pas dire que notre travail soit narratif ; mais c’est comme une sorte de miroir géant, un tableau qui reflèterait de façon frappante la vie contemporaine, comme en accéléré…

Peut-être le futur de l’opéra, alors ?

S. U. : Qui sait ? Mais pas de pression ! 

Propos recueillis le 5 juillet 2016 par Marie Lobrichon