— Au festival — Passerelles

Publiée le 21 juin 2016

Parole de jazzman

Ouvertures 2016 - Raphaël Imbert
© Vincent Beaume

Jazzman, saxophoniste, improvisateur, Raphaël Imbert est aussi un explorateur des musiques passées et contemporaines, qu'il arpente comme autant de territoires à faire dialoguer entre eux. À l'occasion de sa carte blanche au Festival d'Aix, ce musicien hors normes vient présenter cette année une palette de projets différents, à la mesure de l'éclectisme de ses intérêts et des diverses formes de son engagement artistique.

À quelques jours d’OUVERTURE[S], qui inaugurait cette année AIX EN JUIN, quel est votre ressenti sur cet évènement auquel vous avez pris une part active ?

Me voilà comblé ! Je ne m’attendais pas à une telle réactivité de la part du public, ni à un tel investissement de la part des chœurs, des collégiens, des fanfares etc. OUVERTURE[S] a vraiment placé le Festival sous le signe du partage, de la fête et de la création. Un nouvel élan a été donné…

Vous êtes un entremetteur hors pair capable d’orchestrer la rencontre entre Mozart et Duke Ellington, entre Jean-Sébastien Bach et  John Coltrane… Quelles rencontres musicales nous concoctez-vous lors de cette édition 2016 du Festival d’Aix?

Le 8 juillet, il y aura un hommage à Paul Robeson, grand amateur de rencontres musicales, qui croyait à l’action sociale, politique et spirituelle de la musique et n’hésitait pas à chanter Bach, Dvóřak ainsi que des negro-spirituals ou des chants traditionnels lors de ses concerts. On va également mettre au point une sorte d’utopie technique le 23 juin à travers l’utilisation d’Omax, un logiciel d’improvisation de l’Ircam. Enfin, prenant le blues comme sujet de réflexion, la session interculturelle sera l’occasion d’explorer différents modes de jeux.

Vous vous revendiquez improvisateur, est-ce difficile de garder cette posture dans un Festival où la musique écrite et la composition règnent – à quelques exceptions près – en maîtres ?

C’est peut-être paradoxal mais je me sens tout à fait en phase avec l’invitation de Bernard Foccroulle. Penser qu’un musicien de son envergure soit attentif à mon travail et reconnaisse mes compétences d’animateur et d’improvisateur me pousse à assumer pleinement mon statut de jazzman. Aussi étrange que cela puisse paraître, je suis désormais plus à l’aise dans des contextes qui ne sont pas strictement réservés au jazz.

Vous avez monté un projet musical au long cours avec le service Passerelles au sein de la cité de la Savine…

Cela fait longtemps que je connais ce chœur d’amateurs constitué de femmes et d’enfants de la Cité de la Savine. Une vraie confiance s’est installée au fil des années. Encadré par les musiciens relais du service Passerelles, ce chœur a monté un large répertoire de chants traditionnels, de chants de mariage et de berceuses. La restitution de ce travail créatif aura lieu le 15 juillet dans leur quartier et se mêlera aux prestations des musiciens de l’OJM avec lesquels je travaille pour la session interculturelle. Des temps d’échange et de rencontre, mais aussi d’improvisation et d’accompagnement sur le vif sont à prévoir !

C’est quoi, Raphaël Imbert, votre cité rêvée ?

Le symbole de la cité idéale, celui de la Jérusalem céleste me vient aussitôt à l’esprit ! Pour moi, la cité rêvée est le fruit d’un mélange. Elle renvoie à des images de La Nouvelle Orléans, d’Aix-en-Provence, de Forcalquier, de Johannesbourg et de Durban. Inutile de préciser que la musique y joue un rôle essentiel !

Vous œuvrez également dans le champ de l’acoustique et des nouvelles technologies : parlez-nous d’Omax, ce logiciel d’analyse et d’improvisation musicale qui fera l’objet d’un concert lors du Festival ?

Ce logiciel est un évènement en soi car, tant que Pierre Boulez était présent à la direction de l’IRCAM, le sujet de l’improvisation était un peu tabou. Ce dernier n’appréciait guère l’improvisation, il la trouvait même dangereuse. Quant à la dichotomie entre musique écrite et improvisée, les frontières sont en train de changer, notamment au niveau stylistique. La dimension de recherche scientifique développée par l’IRCAM présente un intérêt que je ne pouvais soupçonner jusqu’ici. 
Le logiciel Omax apprend à parler en vous écoutant, un peu à la manière d’un bébé qui apprendrait le langage. Lorsqu’on m’a présenté ce logiciel, je me suis écrié : « Mais, c’est un bluesman ! ». Il se rapproche en effet de la façon d’improviser inventée par le jazz, le blues et le gospel et s’appuie sur l’apprentissage, le balbutiement et la répétition avant de se transformer peu à peu en langage virtuose… Ce concert me permet d’exposer musicalement certaines de mes idées sur les plans anthropologique et ethnomusicologique.

Toujours à l'affût de rencontres hors des sentiers battus, vous n’hésitez pas à vous mêler aux musiciens classiques, traditionnels, amplifiés, est-ce que cela vous pose des questions d’ordre identitaire ? 

Au contraire : plus je travaille dans des contextes différents, plus mon identité de jazzman est renforcée ! C’est ce qui me fait avancer…

Vous vous êtes longuement penché sur l’histoire de la ségrégation raciale, notamment à travers les figures de jazzmen noirs et le lien entre esclavage et musique populaire… Cet été, nous recevons Così fan tutte de Mozart que le metteur en scène, Christophe Honoré, choisit de situer dans une colonie africaine de l’Italie mussolinienne : l’Erythrée.  Comment parvenez-vous à vous frotter à ces questions sensibles et délicates ?

La musique que je joue a été inventée pour raconter cette même histoire de façon transgressive et non pas subversive. Le jazz, le blues et le gospel sont nés dans un contexte où il était interdit de dénoncer les choses. Ce besoin d’émancipation et de liberté est ainsi exprimé de manière détournée et non frontale. Dans le contexte post-attentats actuel où les discours normés, tranchants et radicaux affluent, on éprouve le plus grand mal à écouter l’autre. La musique que je joue et que je porte est plus insidieuse, mais pas moins efficace, pour faire accepter l’altérité et, en l’occurrence, la créolité et contribuer ainsi au changement des mentalités. Un artiste qui s’exprime par le biais du théâtre, de l’opéra et de la littérature s’expose certainement à plus de reproches car on l’oblige à choisir son camp, ce qui n’est pas le cas du jazz qui ne revendique pas les choses mais se contente de les faire.

Propos recueillis par Aurélie Barbuscia le 6 juin 2016