Spectres – Festival d’Aix-en-Provence 2015
Vincent Beaume

INTERVIEW AUTOUR DE “SPECTRES”

Samedi 4 juillet 2015

La chorégraphe Josette Baïz et le Quatuor Béla s’associent cette année pour présenter une création hybride, Spectres, dans le cadre du Festival d’Aix. Interview croisée avec ces artistes habités par leur projet atypique…

Parlez-nous de vos histoires respectives avec le Festival d’Aix-en-Provence.
Josette Baïz : L’histoire de ma compagnie avec le Festival d’Aix-en-Provence commence à être longue. Il y a plusieurs années, nous avions dansé sur des extraits de concertos de Bach au Grand Saint-Jean. Puis, en 2010, nous avons pris part à la soirée d’ouverture du Festival, PARADE[S]. Enfin, en 2013, nous avons présenté, avec quelque soixante-dix danseurs,Roméo et Juliette au Grand Théâtre de Provence dont la partie musicale était assurée par l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, encadré par des musiciens du London Symphony Orchestra et placé sous la direction du chef Gianandrea Noseda. Pour l’édition 2015, nous avons eu envie d’un spectacle plus épuré, impliquant un ensemble de musique contemporaine. Bernard Foccroulle m’a fait rencontrer plusieurs formations et j’ai porté mon choix sur le Quatuor Béla dont la manière de travailler m’a tout de suite enthousiasmée.
Quatuor Béla : C’est la troisième fois que nous venons au Festival d’Aix-en-Provence. Nous avions, en 2013, proposé un programme en résonnance avec l’histoire du Camp des Milles, autour d’œuvres de Bartók, Ligeti et Erwin Schulhoff. Puis, en 2014, nous sommes revenus pour La Musique sans marteau, un programme de musiques du XXe siècle proposé dans une version jeune et tout public au Théâtre du Jeu de Paume, et pour la création d’une oeuvre de Jérôme Combier, Parler longuement de fantômes, associée au Quatuor n° 5 de Bartók et au Quatuor n° 3 de Manfred Trojahn, compositeur à l’honneur l’été dernier. Nous avons également participé aux Impromptus musicaux, itinéraires en musique proposés à travers la ville d’Aix-en-Provence, dans le cadre d’Aix en Juin.
Josette Baïz, présentez-nous votre compagnie.
J.B. : La Compagnie Grenade fait partie des deux structures que je dirige, la deuxième, le Groupe Grenade, étant constituée d’enfants et d’adolescents amateurs qui, en fonction de leur niveau technique, intègrent ensuite la Compagnie en tant que professionnels. Certains sont très jeunes – cette année, l’un des membres de la Compagnie a seize ans. La Compagnie Grenade rassemble aussi des danseurs présents depuis longtemps et d’autres venus de grandes écoles comme l’École PARTS d’Anne Teresa de Keersmaeker, du Conservatoire National Supérieur de Lyon ou encore du Ballet de Genève.
Vous êtes en quelque sorte l’initiatrice de Spectres. Comment définiriez-vous ce projet ?
J.B. : Le thème du spectre m’est venu après avoir assisté à Fantôme, un léger roulement, et sur la peau tendue qu’est notre tympan présenté l’année dernière au Bois de L’Aune dans le cadre du Festival d’Aix. Les danseurs n’avaient encore jamais exploré ce thème, et moi non plus en tant que chorégraphe. Je l’ai donc soumis au Quatuor Béla qui a accepté. Nous avons relu des textes littéraires, d’Henry James, Maupassant, Poe et Wilde notamment, et revu des films abordant ce sujet. À la suite de ces recherches, le Quatuor Béla m’a proposé des musiques contemporaines, de George Crumb, John Oswald, Benjamin Britten, György Kurtág et John Cage entre autres, très éloignées de mon quotidien, qui est plutôt compris entre Mozart et Stravinski, mais ce parti pris d’un répertoire extrêmement pointu m’a plu.
Q. B. : Les extraits littéraires nous ont nourris mais dans le spectacle, il n’y a pas de narration. Le lien entre musique et danse est direct. Cela permet d’aller où les mots ne vont pas. Ces textes nous ont aidés à définir la notion de spectre même si celle-ci, dans la littérature, demeure très large.
Comment le choix des musiques s’est-il fait ?
J.B. : Au fur et à mesure, car tout est question d’équilibre. Les morceaux sont choisis les uns par rapport aux autres : après Black Angels de George Crumb, la musique de Britten nous semblait trop paisible ; Microludes de György Kurtág a ainsi été intercalé au cours des répétitions.
Q. B. : Notre ensemble se consacre à la création contemporaine ainsi qu’à la musique du XXe siècle, un répertoire moins largement diffusé. Nous avons souhaité attirer Josette Baïz, et plus généralement le public, vers ces terrains hostiles mais non moins fertiles, car ces musiques conviennent, selon nous, idéalement au thème du spectre. Le fantôme, c’est le surmoi, le revenant, l’esprit malfaisant, et nous croyons que les musiques que nous défendons avec le Quatuor Béla portent en elles un décalage, celui qui existe entre le quatuor, forme la plus aboutie de la tradition classique occidentale, et ce répertoire souvent aux confins de l’expérimentation. À côté de John Oswald, George Crumb, György Kurtág et Alfred Schnittke, seul Britten fait figure d’ancêtre dans notre sélection. Nous l’avons retenu car il a composé cette magnifique histoire de fantômes qu’est Le Tour d’écrou, d’après une nouvelle d’Henry James. Sa musique est apte à convoquer les esprits, elle a quelque chose de très tonal, de néoclassique, d’ancré dans la tradition, tout en étant teintée d’une certaine étrangeté, là où l’on ne l’attend pas.
Comment la sonorisation s’intègre-t-elle au spectacle ?
Q. B. : Nous avons la chance de travailler avec Émile Martin, un ingénieur du son qui connaît bien notre formation. L’œuvre de John Oswald se joue aussi avec une bande préenregistrée tandis que Black Angels de George Crumb demande à être amplifié et quelque peu traité. Toutefois la sonorisation n’est pas systématique.
J.B. : Émile Martin apportera aussi une trame musicale dans les moments de silence car les morceaux, d’une grande intensité, ne peuvent être enchaînés sans interruption. Il faut des respirations. Il proposera ainsi des trames spectrales inspirées de sons concrets, qui permettront de passer d’un compositeur à un autre.
Le Quatuor Béla a-t-il déjà collaboré avec des danseurs ?
Q. B. : C’est une première mais cette expérience nous faisait très envie. Nous sommes chanceux car, dans ce genre de spectacles, les musiciens sont souvent cantonnés à rester immobiles sur le plateau. Or ici, la mobilité et l’échange sont au coeur du projet, si bien que nous dansons même à deux reprises dans le spectacle !
J.B. : Il me semblait en effet intéressant de ne pas faire un concert dansé. S’il n’y a pas de narration, il y a en revanche une dramaturgie car la représentation est vue comme le cauchemar des musiciens. Au départ, les spectres étaient incarnés par l’ensemble des protagonistes mais il a fallu privilégier davantage d’ambivalence et la musique s’est, dès lors, confrontée aux spectres incarnés par les danseurs. Ces derniers, à un moment, obligent même les musiciens à arrêter de jouer.
Pour Spectres, Josette Baïz, quel type de chorégraphie proposerez-vous ?
J.B. : Le spectre se trouve dans une configuration à double tranchant, une sorte d’espace non défini dans lequel il est coincé. Il devient donc assez vite agressif : les danseurs interprètent ainsi Black Angels de George Crumb les pieds collés sur un socle – une position redoutable pour un danseur –, afin de traduire cet espace fermé et circulaire. Les spectres ne peuvent pas s’échapper tant que le rêve n’est pas cassé. Seuls certains passages musicaux leur permettent d’en sortir mais pour mieux se retrouver enfermés ailleurs. Le langage chorégraphique de Spectres reflète donc cette violence car l’objet du spectacle a trait à la restriction d’espace, à cette énergie négative que nous portons en chacun de nous.

Propos recueillis par Anne Le Nabour le 4 mai 2015

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