— Passerelles

Publiée le 8 mai 2015

DÉCOUVRIR L’OPÉRA… DANS DES ÉCOLES PAS COMME LES AUTRES

Atelier avec la plasticienne Claudia Serantes à l’IME Bourguette
© Vincent Beaume

« Aujourd’hui, on a art lyrique ! »

On s’attendrait plutôt à entendre ces mots dans un conservatoire ; pourtant, c’est dans des lieux d’enseignement pas tout à fait comme les autres qu’ils résonnent aujourd’hui…

Aux Instituts Médico-Educatifs (IME) des Parons et de la Bourguette, situés dans la région aixoise, cela fait déjà quelques années que l’équipe socio-artistique du Festival d’Aix est bien connue. Créé en 2008, ce service a construit au fil des ans des relations fortes avec les équipes éducatives de ces instituts, autour d’un projet audacieux : proposer une découverte de l’opéra à des jeunes extra-ordinaires – dans tous les sens du terme. Isabelle Signoret, enseignante aux Parons [à Aix-en-Provence], a été l’une des premières à imaginer ce rapprochement entre ces deux univers apparemment éloignés : « Quand je suis arrivée ici, je me suis tout de suite dit qu’il fallait travailler en lien avec le Festival. C’était justement le moment où ils étaient en train de développer ce type d’actions avec des associations, dans le système éducatif et en milieu médical ; le timing était le bon.» Pour elle, donner accès à l’une des grandes manifestations culturelles de la région s’imposait comme une évidence : « C’est magique, qu’une chose pareille existe juste à côté de nous, et j’avais envie de faire vivre cette expérience aux jeunes avec qui je travaillais… »

Depuis, le programme s’est construit et enrichi d’année en année, et d’échanges en retours d’expérience entre l’équipe enseignante, celle du Festival et les intervenants artistiques. « C’est un véritable partenariat que nous menons ensemble », raconte Stéphanie, enseignante à l’IME de la Bourguette. « L’équipe du Festival vient avec des propositions, dont on discute ensemble, pour les adapter au mieux à la réalité de nos élèves. C’est d’ailleurs la spécificité de cette collaboration : alors que d’ordinaire, les intervenants qui viennent chez nous travaillent indépendamment, ici tout le projet se construit avec nous. Nous travaillons tous ensemble, et du coup c’est une autre dynamique partenariale qui s’instaure, avec plus d’interactions. » Isabelle insiste elle aussi sur cette relation de confiance : « on se connaît bien maintenant, et les séances de débriefing que nous faisons entre chaque séance sont très profitables. L’équipe du Festival a plein de propositions, on se renvoie des idées de manière très naturelle et presque intuitive. C’est une collaboration qui se construit très simplement au fil du temps ».

Véritable aventure humaine, ce projet est également un défi éducatif : comment aborder l’opéra, un art a priori si riche et si complexe, avec des élèves hors normes ? « Être dans une institution avec des jeunes en situation de handicap, ça implique forcément d’adapter entièrement sa façon de travailler », rappelle Isabelle. « S’ils adhèrent aux propositions artistiques, c’est parce qu’on travaille beaucoup pour les stimuler, mais aussi parce que ça fait appel à leur sensibilité, qui est souvent très développée et qui n’est pas forcément l’aspect qu’on travaille le plus avec eux. » Si les élèves d’Isabelle échangent facilement entre eux et avec les intervenants extérieurs, malgré leurs différents handicaps, la situation n’est pas tout à fait la même pour les élèves autistes de Stéphanie, dont certains n’ont pas accès à la parole et pour qui la relation à l’autre est souvent problématique. Malgré ces différences, qui doivent être prises en compte dans les interventions, les deux enseignantes font le même constat : pour ces jeunes, la communication et l’apprentissage doivent s’appuyer sur l’expérience et la sensibilité… une approche qui est justement au cœur des interventions artistiques proposées autour de l’opéra. Stéphanie l’a bien remarqué : « la musique est un support particulièrement important, qui génère chez eux des réactions très fortes, bien plus que la parole qui souvent leur pose problème. Ils n’ont pas forcément les mêmes aptitudes que d’autres enfants du même âge, mais en leur faisant écouter de la musique, ou découvrir une œuvre par des images, on les fait entrer dans un autre univers par le biais de leurs sensations. C’est précisément ce qu’il y a de très fort : non seulement ils accèdent à une autre sensibilité, celle de l’œuvre, mais dans un certain sens on peut dire qu’ils échangent avec elle, par leurs dessins notamment. Ils sont d’ailleurs très présents lors des interventions, et on sent bien que les activités artistiques les amènent à créer des choses qui pour eux ont du sens. » A l’IME de la Bourguette, le projet pédagogique fait d’ailleurs l’objet d’un autre partenariat : de jeunes musiciens en stage au Centre de Formation des Musiciens Intervenants s’associent à la démarche en menant des séances musicales autour de l’opéra abordé par les jeunes.

Entre les séances, l’opéra et les activités proposées fournissent aussi le support à d’autres découvertes : « avec ces jeunes qui sont si sensibles, passer par l’art fournit des portes d’entrée excellentes pour saisir la globalité de la personne et aborder les apprentissages didactiques », remarque Isabelle. « C’est un support d’apprentissage très concret. On s’appuie sur ce vécu pour aborder la lecture, l’Histoire, la recherche d’informations : je leur lis des livrets simplifiés, je propose des photos pour repartir dans le passé, on travaille sur l’histoire, la chronologie… ça ouvre plein de portes ! » 

Après avoir découvert l’an dernier La Flûte enchantée de Mozart, les élèves d’Isabelle et de Stéphanie plongeront cette année dans l’univers du Songe d’une nuit d’été de Benjamin Britten. « Ce qui est bien », note Stéphanie, « c’est qu’on a pu réajuster certaines choses en fonction de ce que nous, les éducatrices, nous avions pu observer et ressentir l’an dernier. Par exemple, nous avions senti qu’une séance de musique supplémentaire aurait été nécessaire ; nous en avons donc parlé avec les équipes du Festival et les musiciens intervenants du CFMI, et cette année on en aura une cinquième ! ». Du côté d’Isabelle, le travail a déjà repris : « Il faut commencer à préparer les choses au fur et à mesure des interventions, un peu en amont mais pas trop, sinon ça s’oublie. Cette année, j’ai commencé par travailler sur le livret du Songe, pour que les jeunes puissent aborder la trame de l’histoire qui est assez complexe… Même moi je m’y perds ! Nous avons aussi travaillé sur le contexte historique de l’œuvre, si bien que lors de la première séance, ils étaient là, bien présents ! » Et le programme s’annonce encore riche, d’ici le 30 juin où tous ces jeunes assisteront à la pré-générale du Songe d’une nuit d’été

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