— Passerelles

Publiée le 5 mai 2015

DE SAINT-JOSEPH À L’OPÉRA: QUESTION DE POINT DE VUE

Ils sont sept garçons et filles et habitent aux alentours du quartier Saint-Joseph, au Nord de Marseille. Johana, Sarah, Habibou, Charlène, Karim, Sarah L. et Yacoub fréquentent tous le centre social Saint-Joseph-Fontainieu, au pied du massif de l’étoile. Ensemble, ils vont découvrir l’opéra à travers Svadba, un opéra contemporain d’Ana Sokolović.

Soillah Chanbani a donné rendez-vous dans la grande salle du centre social. Ce mercredi 22 avril est jour de prise de contact. Animateur jeune au sein du centre social Saint-Joseph-Fontainieu, il a proposé à un groupe de jeunes filles et garçons de découvrir l’opéra par l’intermédiaire du service Passerelles du Festival d’Aix-en-Provence.

Cette découverte sera accompagnée par Vincent Beaume, photographe et Benoît Gilles, journaliste et auteur de ces lignes. Pour cette première prise de contact, nous leur proposons un atelier sur le thème du point de vue. L’idée est de les initier aux principes de la prise de vue photographique comme moyen d’exprimer sa subjectivité. Au cours des différentes rencontres, nous leur proposerons d’être les acteurs de leur découverte en réalisant des photos, des dessins, des interviewes sonores diffusés sur le blog du festival.

Vincent Beaume a donc chargé sa voiture de deux lourdes valises, un pied, une caisse de produits chimiques sans oublier la chambre noire de son grand-oncle, photographe de la fin du XIXe siècle. Le voyage peut commencer. Première étape : le centre culturel Mirabeau, au pied de la cité Consolat. Là, se trouvent les studios d’une web radio à laquelle participe Soillah Chanbani depuis quelques années. En cet après-midi – si nous en avons le temps – nous devons expérimenter le point de vue photographique et sonore et poser les bases d’une expression personnelle.

Là, Vincent Beaume monte la chambre noire. Surprise : les jeunes découvrent sur le verre dépoli qui ferme la chambre, la vue que l’on a depuis l’une des fenêtres du centre culturel – mais à l’envers. « Les rayons lumineux sont rectilignes. Quand ils passent à travers l’objectif, ce qui est en haut se trouve en bas et ce qui est à droite se trouve à gauche », explique Vincent. Cela a beau être clair, ça reste un peu magique.

Chargé d’une des deux valises, le groupe rejoint ensuite un point de vue en hauteur pour expérimenter le principe du cadre. Muni d’un morceau de carton percé d’un rectangle, les jeunes choisissent un sujet dans le paysage. En approchant ou éloignant le cadre, on obtient un plan général ou un gros plan sur le sujet de l’image. L’idée est d’aborder la manière dont une image se construit et le geste subjectif qui permet sa naissance : choisir un sujet et placer son point de vue pour obtenir l’image que l’on souhaite.

Le même exercice fonctionne avec les mots. Par le discours, on construit également son point de vue. Il peut être construit par plans, du plus proche au plus lointain, ou autour d’un seul sujet isolé. Depuis ce petit bout de colline arboré, juste au-dessus de l’ancienne caserne des marins-pompiers de Consolat Mirabeau, la vue plonge sur les bassins du grand port de Marseille, les collines de l’Estaque et, au loin, les calanques de la Côte Bleue… et la mer.

Par groupe de deux, les jeunes gens choisissent un sujet et s’efforcent de dessiner ce qu’ils voient à travers le cadre. Les images doivent isoler les lignes de force. Certains dessins retiennent l’essentiel. Ainsi, Karim rend un dessin qui rappelle une esquisse cubiste. Yacoub et Habibou ont choisi de représenter les véhicules qui passent sur l’autoroute ou manœuvrent sur le port. Sarah L. a soigneusement dessiné les différents plans de son cadre.

Après ce premier apprentissage du cadre, nous passons à la pratique photographique. Dans sa lourde valise, Vincent Beaume a entreposé une quinzaine de boîte à sténopé. Il s’agit de la forme la plus rudimentaire de l’appareil photo : une boîte à thé métallique hermétiquement fermée. A l’intérieur, une feuille de papier photo et sur le fond de la boîte, un trou minuscule fait office d’objectif. « En ouvrant, vous laissez entrer la lumière. Celle-ci va toucher le papier, qui contient de l’argent qui noircit à la lumière. Les parties du paysage les plus lumineuses seront donc les plus noires, et les parties les plus sombres, les plus claires », explique encore Vincent. Muni des boîtes à sténopé, chacun part à la recherche d’un sujet. Il suffit ensuite de laisser le sténopé pendant 30 secondes à 1 minute pour obtenir une photo. Le résultat est saisissant. Surtout quand les jeunes le découvrent dans le bac de révélateur que Vincent a pris soin d’amener avec lui. Les photos sont des négatifs, mais qui donnent déjà une idée précise de ce qu’on peut faire avec très peu de moyens. Une fois passées en positif, ces images semblent un peu hors du temps, à la fois modernes et très anciennes.

L’idée est d’apprivoiser la notion de point de vue subjectif. Cela permet de placer les participants en position d’acteurs par rapport à ce qu’ils découvrent. Pendant que le photographe développe les premières images, les filles et les garçons découvrent le paysage en l’écoutant. Malheureusement, l’autoroute A55 toute proche sature le paysage sonore. Ils réalisent ensuite de premières interviews micro en main, histoire de donner leur première opinion a priori sur l’opéra. « J’aime pas », « c’est pour les riches et les gens qui sont passionnés », « c’est émouvant et un peu ennuyant »… Ces premiers points de vue évolueront sans doute au fil de leur découverte.

Prochaine étape : la visite des ateliers de Venelles.

Benoît Gilles, journaliste intervenant pour les services Passerelles du Festival d’Aix