— Passerelles

Publiée le 18 décembre 2013

CRÉER UN OPÉRA DE BRITTEN AVEC DES ENFANTS: PARI TENU!

Ceux qui ont eu la chance de voir Brundibár l’été dernier seront heureux de l’apprendre : la chef de chœur Anne Périssé dit Préchacq et le pianiste Frédéric Isoletta reprennent du service, avec un nouveau spectacle pour chœur d’enfants ! Ces deux intervenants du service éducatif travaillent actuellement avec les élèves de l’Ecole Bayet à Gardanne, pour préparer avec eux l’opéra de Benjamin BrittenThe Golden Vanity qui sera donné au Camp des Milles en juin prochain. Entre deux répétitions, ils ont accepté d’échanger avec nous sur leur travail, depuis la participation au projet « Friday Afternoons » le 22 novembre 2013, à l’occasion du centenaire de Britten, jusqu’à la production de cet opéra pour voix d’enfants dans le cadre du Festival d’Aix EN JUIN. Tout en nous livrant une vision plus personnelle, sur leur pratique de musiciens et d’intervenants pédagogiques… Une belle aventure humaine à découvrir !

Cela fait maintenant quelques mois que vous travaillez avec les enfants, autour du répertoire de chansons de Benjamin Britten ; comment ce projet est-il né ?

Anne Périssé : L’idée de départ était de travailler sur Golden Vanity de Britten, une œuvre scénique pour voix d’enfants. Comme c’est une pièce courte, nous avons voulu y ajouter des extraits des « Friday Afternoons », ce qui nous permettait du même coup de tomber en plein dans le thème de la célébration du 22 novembre ! Ce jour-là, les enfants ont chanté devant leurs parents un extrait de ce cycle, ainsi qu’un chant populaire  harmonisé par Britten et une chanson en français. Pour compléter cette prestation, je me suis présentée musicalement en chantant des pièces du compositeur, accompagnée par Frédéric Isoletta.

Frédéric Isoletta : Avec le centenaire de Britten, ça nous est apparu évident de travailler sur ce compositeur, qui en plus a écrit de très belles pièces pour les enfants, très bien écrites, très fines et très subtiles, avec de jolies harmonies et des textes intéressants. Et aussi bien en français qu’en anglais ! C’était donc un beau projet, qui nous plaisait, et qui pouvait tout à fait convenir pour un travail avec des enfants.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières sur le terrain ?

A.P. : Ce qui est difficile, c’est de trouver la bonne manière de travailler avec les enfants ; ça prend toujours beaucoup de temps de trouver la place de chacun, en étant à l’écoute des enseignants. Je pense qu’il faut être attentif à la spécificité de chaque enfant : il y en a qui adorent chanter, d’autres qui sont très bons en anglais, très forts en mémorisation ou très forts en rythme… il faut les chercher là où ils sont, et mettre en valeur ce qu’ils peuvent faire. Par exemple, un élève qui la semaine dernière était très dissipé, cette fois-ci, en lui demandant d’être responsable du vocabulaire en anglais, ça y est, il était là, bien présent et au travail !

Ce doit être un véritable travail de collaboration entre vous deux et l’équipe enseignante ?

A.P. : C’est extrêmement important d’avoir des consignes cohérentes : s’il y a plusieurs règles qui se superposent, ça devient très compliqué de travailler. Par exemple, s’il y a des enfants qui n’adhèrent pas tout de suite au projet et qui ne veulent pas chanter, selon moi il ne faut pas les forcer ; parce qu’au final, je sais qu’ils chanteront ! C’est pour ça qu’il est absolument essentiel d’échanger. Et toutes les activités qui peuvent être proposées par les enseignants autour du projet sont aussi bonnes à prendre.

L’un comme l’autre, ce n’est pas la première fois que vous collaborez avec le Festival d’Aix, autour d’actions menées par le service éducatif. Comment avez-vous pu voir les projets évoluer, d’une année sur l’autre, et quelle est l’impression que vous en retirez ?

F.I. : Anne a rejoint les programmes éducatifs il y a un an et demie ; quant à moi, j’y participe depuis 2010. Les projets ont chaque année été différents. L’an dernier, avecBrundibár, le travail que nous avons mené était vraiment particulier, d’une part en raison du contexte (les représentations ont eu lieu au Camp des Milles), d’autre part aussi parce que pour une fois nous abordions une œuvre entière. Cette fois-ci, nous travaillons plus sur des petits bouts d’œuvre, mais le but reste là aussi de créer un spectacle cohérent, qui pourra être présenté au grand public. Avant de monter un projet comme celui-ci, nous en avons bien-sûr discuté avec Frédérique Tessier, responsable du service éducatif, avec Bernard Foccroulle, le directeur général du Festival… Pour nous, c’est une expérience très intéressante, parce qu’en général on ne fait pas de concerts dans les écoles ! L’un comme l’autre, nous nous produisons neuf fois sur dix devant un public privilégié, lors d’un concert payant dans une église, ou dans une salle de concert… le contexte n’est pas le même. C’est pourquoi ce genre de projet est aussi très stimulant pour nous.

Et vous, en tant que musiciens professionnels, que vous apporte le fait d’y participer?

F.I. : Déjà, on garde les pieds sur terre, ce qui n’est pas le cas de tous les musiciens ! [rires]

A.P. : Et puis il y a vraiment une portée humaine : on le voit bien, parmi les élèves de l’an dernier dont certains étaient en échec scolaire, il y en a qui en sont ressortis grandis, avec une autre image d’eux-mêmes. Qu’ils puissent participer à quelque chose de beau, et sortir de leur univers parfois difficile, c’est très important à mes yeux.

F.I. : Ce qu’on peut leur apporter, à notre niveau, c’est de les initier à une pratique vocale et scénique, et c’est très important de commencer jeune. Et puis la culture, c’est tellement essentiel ! Tout le monde n’a pas la chance de naître dans un milieu où, dès l’enfance, on peut aller dans des musées, à des concerts, lire des livres, ou même tout simplement être à l’écoute pour apprécier les belles choses. On ne peut pas faire ça dans toutes les écoles de la région, mais c’est déjà formidable de mener ce projet avec des gens aussi motivés, et d’être accompagnés par le Festival d’Aix.

Vous devez avoir vécu des moments exceptionnels, avec ces enfants ; quels sont les souvenirs qui vous ont le plus marqués ?

A.P. : Ce qui s’est passé l’année dernière au Camp des Milles, c’était vraiment exceptionnel… Certains avaient du mal à chanter, mais en leur donnant  la responsabilité de parties parlées, ils ont pu redorer un peu leur image d’eux mêmes. De voir que ces enfants, qui ont été en échec toute leur scolarité, parviennent à être là, seuls en scène, et à dire leur texte… c’était incroyable. J’en ai encore la chair de poule !

F.I. : Il faut dire aussi que l’histoire racontée dans Brundibár était particulièrement forte. Se dire que cet opéra avait été créé pour des enfants de Terezín, qui allaient périr au fur et à mesure, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus un seul qui réponde à l’appel et que les derniers partent en train pour Auschwitz…

A.P. : En ce qui concerne le projet de cette année, même si nous sommes encore au tout début il y a déjà de beaux échanges qui commencent à se créer avec les enfants. Ce qui est important, c’est que chacun trouve sa place, et qu’on parvienne à faire les choses ensemble… pour que ce soit beau, bon et agréable pour tous !

> Retrouvez le spectacle Brundibár en images